L’évolution de l’ingérence régionale au Soudan (2019-2026)
La crise actuelle au Soudan n’est pas apparue de manière spontanée. Elle est le résultat d’un enchevêtrement d’ingérences régionales qui ont débuté immédiatement après la chute du régime d’Omar el-Béchir en 2019. L’analyse chronologique des positions de l’Égypte, de l’Arabie saoudite, de la Turquie et du Qatar montre comment la transition démocratique soudanaise a été progressivement détournée pour devenir un affrontement acharné autour de l’influence régionale, ouvrant la voie à l’explosion du conflit en avril 2023.
Première phase (2019-2021) : la guerre de l’ombre contre les islamistes
Après le renversement d’Omar el-Béchir par la révolution soudanaise, les agendas régionaux ont rapidement divergé. L’Égypte et l’Arabie saoudite — avec le soutien discret des Émirats arabes unis — considéraient avec une profonde méfiance la coalition civile des Forces de la liberté et du changement, en raison de l’influence de courants islamistes, de gauche et nationalistes en son sein, ainsi que de la crainte d’un retour des Frères musulmans par les urnes.
À l’inverse, la Turquie et le Qatar ont cherché à préserver les réseaux de relations qu’ils entretenaient avec les islamistes soudanais et certaines brigades islamistes présentes au sein de l’armée.
Cette divergence précoce a donné naissance à une guerre économique et médiatique silencieuse. L’Égypte et l’Arabie saoudite ont soutenu, de manière ouverte comme discrète, les dirigeants militaires Abdel Fattah al-Burhan et Mohamed Hamdan Dagalo (« Hemetti ») afin d’affaiblir les forces civiles, tandis que le Qatar et la Turquie ont mobilisé leurs instruments médiatiques et diplomatiques pour maintenir les civils au cœur du processus politique.
Selon cette analyse, cette dynamique a fragilisé le partenariat entre civils et militaires et préparé le terrain au coup d’État du 25 octobre 2021.
Deuxième phase (2021-2023) : le coup d’État et l’aggravation des fractures
Lorsque le général Abdel Fattah al-Burhan et Mohamed Hamdan Dagalo ont pris le pouvoir lors du coup d’État de 2021, l’axe égypto-saoudien a accueilli favorablement cette évolution, la considérant comme une victoire contre les islamistes. La Turquie et le Qatar ont, en revanche, condamné le putsch.
À partir de ce moment, les interférences régionales auraient, selon ce texte, pris une dimension plus profonde. L’Égypte et l’Arabie saoudite auraient accru leur soutien politique et financier à Abdel Fattah al-Burhan afin de consolider son pouvoir, tandis que Mohamed Hamdan Dagalo, estimant avoir été marginalisé dans le partage du pouvoir, aurait cherché de nouveaux partenaires, se rapprochant discrètement de certaines forces civiles opposées au coup d’État, avec un soutien logistique provenant d’autres acteurs régionaux non mentionnés dans cette analyse.
Le texte considère que l’erreur majeure résidait dans le soutien apporté à Abdel Fattah al-Burhan, qui aurait renforcé sa confiance et réduit les perspectives de compromis avec les forces civiles, tandis que l’absence d’une implication plus affirmée de la Turquie et du Qatar aurait favorisé la montée en puissance des Forces de soutien rapide comme force parallèle.
Troisième phase (avril 2023-2026) : l’explosion du conflit et la recomposition des alliances
Avec le déclenchement de la guerre en avril 2023, les alliances régionales auraient connu un profond bouleversement. La Turquie, auparavant proche des mouvements islamistes, se serait retrouvée à soutenir Abdel Fattah al-Burhan, notamment dans le contexte des rivalités stratégiques en mer Rouge, en fournissant notamment des drones à l’armée soudanaise.
Parallèlement, l’Égypte et l’Arabie saoudite, malgré leurs différends historiques avec Mohamed Hamdan Dagalo, auraient continué à soutenir Abdel Fattah al-Burhan au nom de la préservation de la légitimité de l’État, par crainte d’un effondrement du Soudan susceptible de menacer leur sécurité nationale ou de favoriser l’émergence de forces civiles ou islamistes proches de la Turquie et du Qatar.
Selon cette analyse, le Qatar aurait privilégié un soutien politique et médiatique aux forces civiles opposées à la guerre, se retrouvant ainsi en contradiction avec le discours égypto-saoudien favorable à une solution militaire contre les groupes rebelles.
Cette lecture historique soutient que le Soudan a été durablement affecté par la compétition régionale pour l’influence. Selon cette interprétation, les différents États ont privilégié le soutien à des personnalités considérées comme des partenaires privilégiés à Khartoum plutôt que le renforcement des institutions étatiques.
Le texte conclut que la succession des interventions régionales — depuis la lutte contre les mouvements islamistes, en passant par le soutien aux changements de pouvoir, jusqu’aux différentes formes d’assistance militaire — aurait contribué à la dégradation de la situation du pays. Selon cette analyse, les acteurs régionaux auraient reproduit des schémas similaires au fil des années, laissant derrière eux un Soudan profondément fragmenté et une population confrontée aux conséquences du conflit.
