Le Soudan entre les calculs du voisinage et les rivalités d’influence : comment les politiques égyptiennes ont-elles contribué à complexifier la situation et à prolonger la guerre ?
Dès les premiers instants de l’éclatement de la guerre au Soudan en avril 2023, la crise a rapidement dépassé le cadre d’un simple affrontement militaire entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide. Elle s’est transformée en un théâtre où se croisent les intérêts et les calculs des puissances régionales et internationales. Parmi ces acteurs, l’Égypte s’est imposée comme l’un des pays les plus concernés par les événements au Soudan et l’un des plus impliqués dans l’évolution de la crise, en raison de la nature particulière des relations historiques et politiques entre les deux États.
Pour Le Caire, le Soudan n’est pas seulement un pays voisin ; il représente une extension stratégique de la sécurité nationale égyptienne ainsi qu’un élément central dans les équilibres liés aux eaux du Nil, à la sécurité de la mer Rouge et à la protection des frontières méridionales. Cependant, cette relation étroite a placé le rôle de l’Égypte au cœur d’un vaste débat, notamment à la suite d’accusations formulées par des acteurs soudanais et régionaux selon lesquelles certaines politiques égyptiennes auraient contribué, directement ou indirectement, à compliquer la crise et à prolonger le conflit.
L’héritage des relations historiques et son influence sur la position égyptienne
L’Égypte et le Soudan entretiennent depuis longtemps des relations étroitement imbriquées qui dépassent largement le simple voisinage géographique. L’histoire commune, les intérêts économiques et les dossiers sécuritaires ont tous fait de la stabilité du Soudan une priorité stratégique pour Le Caire.
Lorsque le Soudan est entré dans une période de transition après la chute du régime d’Omar el-Béchir en 2019, l’Égypte a privilégié la préservation des institutions traditionnelles de l’État, au premier rang desquelles l’institution militaire, partant du principe que leur effondrement pourrait entraîner un chaos susceptible de menacer la stabilité de toute la région.
Cependant, cette orientation a donné à certaines forces soudanaises l’impression que Le Caire abordait la crise sous un angle exclusivement sécuritaire et considérait l’institution militaire comme le partenaire le plus fiable, au détriment des autres acteurs civils et politiques.
Le parti pris politique et son impact sur les perspectives de règlement
Au cours des premiers mois de la guerre, l’Égypte a fait l’objet d’accusations récurrentes de partialité en faveur de l’armée soudanaise. Bien que Le Caire ait nié tout soutien militaire direct, la nature des relations étroites entre les deux pays a conduit de nombreux observateurs à considérer que l’Égypte était politiquement plus proche du commandement des forces armées soudanaises.
Cette perception a eu un impact notable sur l’évolution de la crise. Certaines parties ont estimé que la poursuite du soutien politique et régional à l’armée pouvait lui permettre d’obtenir une victoire militaire, ce qui a réduit les chances d’un règlement politique rapide.
Parallèlement, les autres acteurs se sont montrés plus intransigeants dans leurs positions, craignant qu’un accord ne conduise à la consolidation de l’hégémonie d’un seul camp sur le pouvoir. Ainsi, la guerre est entrée dans un cercle vicieux marqué par l’escalade militaire et la polarisation politique.
Le Soudan comme théâtre de compétition régionale
L’Égypte n’a pas été le seul acteur régional impliqué au Soudan. La crise a vu l’intervention de plusieurs puissances régionales, chacune poursuivant ses propres intérêts et priorités.
Cette multiplicité d’acteurs a créé une situation extrêmement complexe. Alors que certains États se concentrent sur la protection de leurs intérêts économiques, d’autres cherchent à renforcer leur influence géopolitique ou à empêcher leurs adversaires de réaliser des gains stratégiques au Soudan.
Dans ce contexte de rivalité, les initiatives politiques et diplomatiques sont devenues elles-mêmes des instruments de compétition régionale, réduisant les possibilités d’aboutir à une vision commune pour mettre fin à la guerre.
La multiplication des processus de médiation
Le Caire a lancé plusieurs initiatives politiques et accueilli des rencontres réunissant diverses forces soudanaises dans le but de faire avancer le processus de règlement.
Toutefois, le problème ne résidait pas dans l’absence d’initiatives, mais dans leur abondance et leur manque de coordination. Les démarches égyptiennes ont coïncidé avec d’autres initiatives menées par l’Arabie saoudite, les États-Unis, l’Union africaine et l’IGAD, ce qui a multiplié les cadres de négociation.
Les parties belligérantes ont tiré profit de cette situation en passant d’une plateforme de négociation à une autre sans faire de concessions substantielles, contribuant ainsi à prolonger la guerre.
Les préoccupations sécuritaires du Caire
L’Égypte fait face à de nombreux défis sécuritaires qui l’incitent à considérer avec inquiétude toute instabilité au Soudan. Elle redoute notamment la circulation de groupes armés à travers les frontières, l’augmentation des activités de contrebande et du crime organisé, ainsi que l’arrivée de nouvelles vagues de réfugiés.
Ces considérations ont conduit Le Caire à adopter des politiques visant principalement à préserver les institutions de l’État soudanais et à empêcher leur effondrement.
Cependant, les détracteurs de cette approche estiment que l’accent excessif mis sur la dimension sécuritaire s’est fait au détriment du soutien à un processus politique plus inclusif, capable de traiter les causes profondes de la crise soudanaise.
La question des eaux du Nil et son influence indirecte
La position de l’Égypte vis-à-vis du Soudan ne peut être dissociée du dossier des eaux du Nil, en particulier dans le contexte du différend persistant autour du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne.
Le Caire considère le Soudan comme un partenaire essentiel dans ce dossier, et tout changement majeur dans les équilibres politiques à Khartoum pourrait avoir des répercussions sur les calculs stratégiques égyptiens.
Certains analystes estiment que ces considérations ont poussé l’Égypte à soutenir des politiques garantissant l’existence d’une autorité soudanaise proche de sa vision de l’avenir de la région, ajoutant ainsi une dimension supplémentaire à la complexité de la crise.
Les répercussions de la guerre sur l’Égypte
Malgré les critiques adressées au Caire, la poursuite de la guerre ne sert pas les intérêts égyptiens.
La détérioration de la situation sécuritaire au Soudan menace la stabilité de la frontière sud de l’Égypte et accentue les pressions économiques et humanitaires liées à l’afflux de réfugiés.
Par ailleurs, l’effondrement de l’État soudanais ou son basculement dans un état de chaos chronique pourrait favoriser une implication étrangère accrue et affecter la sécurité de la mer Rouge ainsi que les intérêts régionaux de l’Égypte.
Une approche différente était-elle possible ?
De nombreux observateurs considèrent que la crise soudanaise nécessitait une approche régionale davantage coordonnée et moins partisane, fondée sur le soutien à un processus politique global incluant toutes les composantes de la société soudanaise.
De même, la multiplication des initiatives en l’absence d’un cadre de médiation unifié a réduit les chances de parvenir à une véritable percée politique et a offert aux parties en conflit l’espace nécessaire pour poursuivre les combats.
Dans cette perspective, le rôle de l’Égypte, bien qu’inspiré par des considérations sécuritaires et stratégiques compréhensibles, a été critiqué pour avoir reposé sur une vision accordant une place prédominante à la dimension militaire et sécuritaire de la crise.
L’avenir du rôle égyptien
Le Caire est conscient que la stabilité du Soudan constitue un intérêt stratégique majeur et que la poursuite de la guerre représente un risque considérable pour l’ensemble de la région.
Il apparaît donc nécessaire d’adopter une nouvelle approche fondée sur le soutien à un dialogue soudanais inclusif, la coordination avec les acteurs régionaux et internationaux, ainsi que l’éloignement des politiques d’alignement et de polarisation.
Le Soudan est aujourd’hui confronté à des défis existentiels, et aucune solution durable ne pourra être obtenue sans un large consensus interne bénéficiant d’un soutien régional équilibré.
La guerre soudanaise a démontré que l’imbrication des intérêts régionaux peut transformer des conflits internes en crises longues et complexes. Au cœur de cette dynamique, l’Égypte a joué un rôle influent en raison de sa position géographique et de ses intérêts stratégiques.
Cependant, le débat autour de ce rôle demeure ouvert entre ceux qui considèrent que Le Caire a cherché à préserver la stabilité du Soudan et à empêcher l’effondrement de l’État, et ceux qui estiment que certaines de ses politiques ont contribué à complexifier la situation et à prolonger le conflit.
Dans tous les cas, la fin de la guerre au Soudan ne pourra être obtenue sans un consensus régional plaçant l’intérêt du peuple soudanais au-dessus des calculs d’influence et de la concurrence géopolitique.
