Politique

La Libye et l’initiative de Washington : Misrata rejette l’ingénierie du pouvoir tandis que les États-Unis s’en tiennent à la feuille de route


Dans une scène qui reflète la profondeur de la division politique en Libye, les composantes de la ville de Misrata ont déclenché une vague de rejet virulent de l’initiative menée par le conseiller du président américain Masad Boulos, estimant qu’elle constitue une tentative de redistribuer l’influence par des « ententes par le haut », susceptibles d’entériner ce qu’elles ont qualifié de « gouvernement des familles ».

Misrata brandit son « veto »

La réunion tenue dans la salle du complexe sidérurgique de Misrata s’est transformée en une arène de vifs échanges politiques entre les composantes de la ville, sur fond d’accusations directes visant des parties proches du Gouvernement d’unité nationale dirigé par Abdul Hamid Dbeibeh, accusées d’avoir tenté d’influer sur les conclusions de la rencontre.

Les composantes de la ville ont tracé ce qu’elles ont décrit comme des « lignes rouges », affirmant leur rejet de tout accord fondé sur un « partage du pouvoir ou des revenus en dehors du cadre de la légitimité nationale ». Elles ont mis en garde contre la « légitimation de personnalités controversées ou l’imposition d’arrangements servant des parties spécifiques ».

Accusations d’« infiltration »

Des sources de terrain ont révélé l’existence de vifs échanges verbaux, dans un contexte de division manifeste entre des courants qui jugent nécessaire de s’engager dans toute solution internationale, et d’autres qui considèrent que l’initiative américaine constitue une menace directe pour l’influence de Misrata dans l’équation du pouvoir.

Les sources ont évoqué des tentatives de « brouillage et d’infiltration » de la part d’acteurs politiques, visant à orienter les conclusions de la réunion, surtout avec la montée des critiques à l’égard des performances du gouvernement Dbeibeh, accusé de s’engager dans des ententes non déclarées dans le cadre de la proposition de Boulos.

Cet enchevêtrement entre le local et l’international reflète, selon des observateurs, l’ampleur de la complexité entourant toute initiative politique en Libye, où les intérêts des acteurs internes croisent les calculs des puissances régionales et internationales.

« Enterrer l’initiative »

Dans une lecture de la scène, le candidat à la présidentielle et analyste politique Suleiman Al-Bayoudi a estimé que la réunion de Misrata « a porté un coup dur à l’initiative de Boulos et l’a étouffée dans l’œuf ».

Al-Bayoudi a déclaré à que « la tension lors de la réunion pourrait conduire à une montée de la colère en dehors de la salle, aggravant ainsi les défis politiques et sociaux auxquels Dbeibeh est confronté ».

Il a ajouté que « la rencontre de parties contradictoires réunies dans la salle du complexe sidérurgique a ouvert la porte à chacun pour exploiter et instrumentaliser la réunion, et que ceux qui ont le plus mobilisé de partisans pour y assister ont été les plus grands perdants ».

Succès sur le terrain

Malgré ce rejet local, des données indiquent que les démarches de Boulos ont partiellement réussi à briser l’impasse politique, contribuant – pour la première fois depuis des années – à faire avancer l’adoption d’un budget unifié, une étape considérée comme préparatoire à la réorganisation des institutions économiques.

Il est également parvenu à réunir des acteurs militaires rivaux lors des manœuvres « Flintlock » dans la ville de Sirte, une évolution notable dans un contexte de division militaire aiguë entre l’est et l’ouest du pays, que des observateurs ont qualifiée de « test pratique » de la possibilité de bâtir la confiance entre les parties libyennes.

Attachement américain à la feuille de route

Dans une réaction concomitante, Masad Boulos a affirmé que les États-Unis soutiennent la feuille de route conduite par la mission des Nations unies, soulignant que son pays poursuivra ses efforts pour rapprocher les points de vue.

Il a indiqué que « Washington sera à l’avant-garde des efforts diplomatiques visant à rapprocher les positions entre l’est et l’ouest du pays et à créer les conditions d’une unité politique globale ».

Selon Boulos, « la phase actuelle exige un travail sérieux pour unifier la Libye sur les plans économique, militaire et politique », considérant que cette voie sert l’intérêt de tous les Libyens.

Large soutien international

Ces mouvements interviennent dans un contexte de soutien international croissant au processus d’unification des institutions, plusieurs pays – dont les Émirats arabes unis, l’Égypte, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Qatar, l’Arabie saoudite, la Turquie, le Royaume-Uni et les États-Unis – ayant soutenu la signature d’un budget unifié comme porte d’entrée vers le rétablissement de la stabilité économique.

Cependant, selon des observateurs, ce soutien se heurte à de profondes complexités internes, notamment la lutte pour l’influence entre les forces locales, en particulier dans des villes clés comme Misrata, qui constitue un acteur majeur dans l’équilibre des forces à l’ouest du pays.

Racines de la division

Les racines de la crise libyenne remontent à l’échec de la tenue des élections en décembre 2021, malgré les ententes approuvées lors de la Conférence de Berlin sur la Libye, ce qui a conduit à la prolongation de la période de transition et à l’approfondissement de la division politique et institutionnelle.

Aujourd’hui, la Libye vit une situation de double gouvernement entre l’est et l’ouest, sur fond de divergences d’intérêts régionaux et internationaux, ce qui rend toute initiative – y compris celle de Boulos – tributaire d’équilibres complexes qui ne s’arrêtent pas aux frontières internes libyennes.

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