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L’annonce par des islamistes soudanais de leur soutien à l’Iran : le Soudan est-il en train de devenir un nouveau théâtre de rivalités régionales ?


Une vidéo diffusée récemment, dans laquelle un dirigeant du courant islamiste soudanais déclare son soutien à l’Iran et affirme leur volonté de combattre à ses côtés, a suscité un large débat sur l’avenir du conflit au Soudan et sur la possibilité que le pays soit entraîné dans le réseau des alliances régionales concurrentes au Moyen-Orient. Cette déclaration intervient à un moment particulièrement complexe pour le Soudan, qui traverse une crise profonde depuis le déclenchement de la guerre entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide. Ce conflit n’est plus seulement une lutte interne pour le pouvoir, mais s’est progressivement transformé en une crise régionale où se croisent les intérêts de nombreux États.

Depuis le début de la guerre en avril 2023, l’État soudanais a connu un effondrement accéléré de ses institutions, tandis que les combats se sont étendus dans la capitale Khartoum et dans plusieurs États du pays. L’affrontement entre l’armée et les Forces de soutien rapide a profondément fragilisé la structure sécuritaire et ouvert la voie à l’émergence de divers groupes armés, certains reposant sur des bases tribales, politiques ou idéologiques. Dans ce contexte, des groupes liés au mouvement islamiste, qui avait gouverné le Soudan pendant des décennies avant la chute du régime d’Omar el-Béchir, sont réapparus sur la scène politique et militaire.

Le mouvement islamiste soudanais a été un acteur central de la vie politique depuis le coup d’État de 1989 qui a porté Omar el-Béchir au pouvoir. Durant les années de son régime, les islamistes ont réussi à bâtir un vaste réseau d’influence au sein des institutions de l’État, notamment dans l’armée et les services de sécurité. Après la chute du régime en 2019, les gouvernements de transition ont tenté de démanteler cette influence, mais la guerre actuelle a rebattu les cartes et offert à ces réseaux l’occasion de revenir sur le devant de la scène.

Les déclarations du dirigeant islamiste concernant le soutien à l’Iran reflètent en partie ce retour. Le discours reliant la bataille interne au Soudan à des axes régionaux plus larges indique que certains courants au sein du camp favorable à l’armée cherchent à reconstruire leurs alliances extérieures. Pour ces courants, l’Iran pourrait représenter un partenaire potentiel face aux pressions régionales et internationales, notamment dans un contexte d’accusations mutuelles entre les parties soudanaises concernant la réception d’un soutien étranger.

Au cours des deux dernières années, plusieurs rapports médiatiques ont évoqué la possibilité d’une coopération militaire entre le Soudan et l’Iran, en particulier dans le domaine des drones, qui jouent un rôle de plus en plus important dans les conflits contemporains. Bien qu’il n’existe pas de confirmation officielle complète de ces informations, l’apparition de déclarations publiques favorables à Téhéran pourrait indiquer que certaines forces au Soudan considèrent cette coopération comme une option stratégique.

Un tel choix comporte toutefois des risques considérables. Le Soudan souffre déjà d’un isolement politique relatif en raison de la guerre et des violations humanitaires qui y sont associées. Un alignement public avec l’Iran pourrait accentuer cet isolement, surtout dans un contexte de tensions persistantes entre Téhéran et plusieurs pays arabes et occidentaux. Par ailleurs, l’économie soudanaise, profondément affaiblie, a besoin d’un large soutien international pour la reconstruction, soutien qui pourrait être affecté par un changement marqué de la politique étrangère du pays.

D’un autre côté, un tel alignement pourrait compliquer les relations avec les États de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique, qui cherchent à préserver la stabilité des routes maritimes et commerciales dans la région. Le Soudan occupe en effet une position géographique stratégique sur la mer Rouge, et toute évolution de ses alliances militaires pourrait influencer les équilibres sécuritaires dans cette zone sensible.

Sur le plan intérieur, ce discours risque également d’accentuer la polarisation politique. Les forces civiles qui réclament la fin de la guerre et le retour à un processus de transition démocratique estiment que l’implication du pays dans les rivalités entre blocs régionaux rendra toute solution politique encore plus difficile. Ces acteurs craignent aussi que la montée en influence du courant islamiste au sein de l’armée ne conduise à la reproduction du modèle de gouvernance qui a dominé le pays durant les décennies précédentes.

Par ailleurs, les Forces de soutien rapide pourraient tirer un avantage politique de ces déclarations en se présentant comme un acteur moins lié à des axes régionaux controversés, même si elles sont elles-mêmes accusées de bénéficier d’un soutien extérieur. Dans les guerres civiles, l’image internationale joue un rôle important dans la formation des positions des autres États, et la rhétorique d’un « alignement sur l’Iran » pourrait devenir un outil de propagande dans la bataille médiatique et politique.

Certains observateurs estiment néanmoins que ces déclarations pourraient relever davantage d’un discours de mobilisation destiné aux bases favorables à l’armée et au courant islamiste, plutôt que d’une annonce d’une politique officielle de l’État soudanais. En temps de guerre, les groupes armés ont souvent recours à un discours idéologique fort afin de renforcer le moral des combattants et d’attirer le soutien populaire.

Cependant, même si tel est le cas, le simple fait d’évoquer la possibilité de combattre aux côtés d’un État étranger illustre l’ampleur des transformations que connaît le Soudan. Le pays, qui cherchait encore il y a quelques années à construire un système démocratique civil, se retrouve aujourd’hui plongé dans une guerre dévastatrice qui menace son unité et sa stabilité. Dans un tel contexte, tout alignement extérieur devient un facteur supplémentaire de complexité dans la crise.

Les prochains mois révéleront si ces déclarations resteront au niveau du discours politique ou si elles se traduiront par des mesures concrètes susceptibles de redessiner les relations régionales du Soudan. Ce qui apparaît déjà clairement, c’est que la guerre interne a ouvert la voie à des scénarios qui semblaient improbables il y a encore quelques années, et que le Soudan est désormais intégré dans une équation régionale plus large où se croisent les intérêts de multiples puissances.

En définitive, le principal défi pour le Soudan demeure la manière de mettre fin à la guerre et de reconstruire l’État sur des bases nationales inclusives. L’implication dans les rivalités entre axes géopolitiques peut offrir un soutien temporaire à certaines parties, mais elle risque également de rendre le chemin vers la stabilité beaucoup plus difficile. Tandis que les déclarations et les spéculations se multiplient, l’avenir du Soudan reste suspendu à la capacité de ses acteurs à trouver une issue politique qui place l’intérêt national au-dessus des calculs régionaux étroits.

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