Grand Maghreb

Tunisie : la suspension judiciaire du congrès du Parti destourien libre fait éclater les divisions internes


D’une salle de congrès censée dessiner les contours d’une nouvelle direction aux tribunaux tunisiens et aux réseaux sociaux, le Parti destourien libre s’est engagé dans un bras de fer entre sa présidente, Abir Moussi, et un large front de dirigeants mécontents. Cette confrontation sans précédent révèle des tensions qui menacent de faire imploser le parti.

Le différend a commencé à émerger lorsque le tribunal de première instance de Tunis a ordonné en référé la suspension des travaux du congrès « Fidélité », prévu les 3 et 4 octobre, à la suite d’une action engagée par plusieurs dirigeants du parti.

Rendue quelques heures avant l’ouverture prévue du congrès, la décision a interrompu un processus électoral qui devait déterminer la composition de la prochaine direction du parti.

Alors que la présidente incarcérée, Abir Moussi, a présenté cette décision comme une étape d’un processus visant à l’écarter de la direction, ses adversaires ont décrit leur démarche comme une action juridique destinée à protéger les statuts du parti contre des procédures qu’ils jugent irrégulières.

Depuis sa prison, Abir Moussi a répondu par une longue lettre publiée sur sa page Facebook. Elle y affirme que la suspension du congrès ne peut être dissociée d’un conflit plus large portant sur sa place dans la vie politique et sur l’avenir du parti.

Moussi soutient que son incarcération ne rend pas vacant le poste de présidente. Elle s’appuie sur son interprétation des statuts, selon laquelle la vacance ne peut résulter que d’une démission ou d’un décès. À ses yeux, la suspension du congrès ne met donc fin ni à sa présidence ni à ses prérogatives.

Elle a également vivement critiqué la procédure judiciaire, notamment la rapidité de l’examen de l’affaire et les conditions dans lesquelles elle en a été informée. Elle accuse ses adversaires au sein du parti de chercher à l’évincer et relie cette démarche à ce qu’elle considère comme une tentative de modifier la ligne politique du Parti destourien libre.

Dans sa lettre, Moussi est toutefois allée au-delà du différend organisationnel, évoquant le risque d’une « liquidation physique » en prison. Elle a associé cette crainte à ce qu’elle décrit comme un plan destiné à provoquer une vacance à la tête du parti.

Les dirigeants qui ont contesté le processus du congrès refusent, de leur côté, de réduire la crise à une tentative de destitution de Moussi. Samira Chaouachi, dirigeante du parti et ancienne députée, affirme que leur démarche visait à protéger le parti et ses statuts, et nie toute volonté d’écarter sa présidente.

Dans sa réponse, elle a accusé Moussi et ses partisans de présenter une version unilatérale du différend. Elle explique que ses objections portent sur plusieurs questions organisationnelles, notamment les nominations au sein des instances, les procédures relatives aux congrès et les documents d’adhésion au parti.

Elle refuse également de qualifier la décision judiciaire d’« interdiction » du congrès, estimant qu’il s’agit uniquement d’une suspension de ses travaux, qui ne tranche pas, à elle seule, la question du maintien de Moussi à la présidence.

Wissam Chaari, dirigeant du parti et ancien député, a pour sa part concentré sa réponse sur les documents. Il demande la publication de l’ensemble des correspondances échangées au sein du parti, y compris les réponses aux appréciations de Moussi et les procès-verbaux de mise en demeure, afin que l’opinion publique puisse prendre connaissance des versions de toutes les parties plutôt que d’un seul récit.

De son côté, Majdi Boudhina, également dirigeant du parti et ancien député, a appelé à un débat direct sur les causes du différend. Il estime qu’une confrontation publique permettrait aux adhérents et à l’opinion publique de connaître les positions de chacun.

Les réponses de ces trois dirigeants convergent sur un point essentiel : le rejet du récit de Moussi selon lequel les événements relèveraient uniquement d’un complot visant à l’évincer. Leurs analyses divergent néanmoins quant aux causes de la crise et aux responsabilités respectives des parties.

L’arrestation d’Abir Moussi en octobre 2023, puis sa condamnation à des peines totalisant douze ans de prison, avaient déstabilisé le Parti destourien libre, l’une des principales composantes de l’opposition tunisienne. Les divisions ont ensuite éclaté au grand jour, faisant passer le conflit interne du terrain partisan à celui des décisions judiciaires.

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