Moyen-Orient

Le pari fatal : comment Nasrallah a mal évalué l’après-7 octobre


Le Hezbollah ignorait que l’attaque du 7 octobre 2023 aurait lieu ce matin-là. Selon de sources sécuritaires et politiques libanaises, sa direction n’avait été informée à l’avance ni de son calendrier ni de son ampleur. Pourtant, en moins de vingt-quatre heures, le mouvement avait pris l’une des décisions les plus coûteuses de son histoire : ouvrir un front dans le sud du Liban en soutien à la bande de Gaza.

Ces informations révèlent pour la première fois une partie des discussions ayant précédé le lancement des opérations, le 8 octobre, ainsi que les évaluations sur lesquelles reposait cette décision. Elles éclairent également les réexamens internes entrepris après la guerre, qui remettent aujourd’hui en question des hypothèses jugées maîtrisées par la direction à l’époque, avant qu’elles ne conduisent à une confrontation au cours de laquelle le Hezbollah a perdu une grande partie de ses cadres dirigeants et militaires.

La décision de Nasrallah

Selon les sources, la décision d’ouvrir le front a été prise par l’ancien secrétaire général Hassan Nasrallah, en concertation avec un cercle militaire et organisationnel extrêmement restreint, dont Fouad Chokr et Hachem Safieddine figuraient parmi les principaux membres.

La décision a ensuite été entérinée au sein des instances du mouvement au nom du principe de « l’unité des fronts ». La Force Al-Qods iranienne a été informée de cette initiative et des dispositions qui l’accompagnaient, sans que le Hezbollah attende une autorisation opérationnelle de Téhéran. Selon les sources, l’Iran a approuvé cette démarche, tout en insistant dès le départ sur la nécessité de maîtriser l’escalade et d’éviter qu’elle ne débouche sur une guerre régionale ouverte.

Le principe du soutien à Gaza n’a pas suscité d’opposition au sein du mouvement. Le débat portait plutôt sur son ampleur. Selon les sources, certaines voix dans les milieux politiques et organisationnels redoutaient les conséquences économiques pour le Liban et préconisaient des opérations symboliques, géographiquement limitées aux fermes de Chebaa. L’objectif était de manifester une solidarité militaire avec Gaza sans remettre en cause les règles d’engagement en vigueur depuis 2006. L’approche militaire a toutefois fini par l’emporter, transformant les opérations en affrontements quotidiens qui se sont progressivement étendus à l’ensemble de la frontière.

Une guerre de trois mois

L’élément le plus important du récit des sources concerne l’horizon temporel qui a guidé la décision. La direction du Hezbollah ne tablait pas sur une guerre d’un an ou davantage, mais sur une confrontation à Gaza d’une durée comprise entre un et trois mois, à l’image des guerres et des épisodes de confrontation précédents.

La deuxième hypothèse était qu’Israël, encore sous le choc du 7 octobre, ne voudrait pas supporter une guerre sur deux fronts. Immobiliser d’importantes forces israéliennes dans le nord et provoquer l’évacuation des habitants des localités frontalières devaient exercer une pression supplémentaire susceptible d’inciter Tel-Aviv à mettre fin à la guerre à Gaza.

Les faits montrent que le front libanais a effectivement mobilisé des ressources militaires israéliennes. En février 2024, l’armée israélienne a annoncé avoir déployé trois divisions sur le front nord, tout en menant des milliers de frappes contre des cibles du Hezbollah.

Mais le résultat politique a été contraire à l’évaluation initiale du mouvement : le front nord n’a pas conduit Israël à mettre fin à la guerre à Gaza. Il s’est progressivement transformé en une guerre d’usure distincte.

L’occasion manquée

C’est ici que les sources situent ce qu’elles considèrent comme la décision la plus coûteuse : le refus de dissocier le front libanais de celui de Gaza lorsque des perspectives de règlement ont commencé à apparaître en 2024.

L’émissaire américain Amos Hochstein, parallèlement aux initiatives françaises, avait proposé des pistes pour réduire l’escalade, appliquer la résolution 1701 et mettre en place des arrangements sécuritaires à la frontière, accompagnés de projets de soutien et de développement pour le sud du Liban. En mars 2024, le Premier ministre libanais de l’époque, Najib Mikati, avait confirmé l’existence d’une proposition transmise par Hochstein et examinée par le président du Parlement, Nabih Berri.

Le Hezbollah a néanmoins maintenu sa position : aucune cessation des hostilités sur le front libanais avant l’arrêt de la guerre à Gaza. Selon les sources, ce qui semblait alors constituer un levier de pression s’est ensuite transformé en contrainte stratégique. Le calendrier de fermeture du front libanais dépendait désormais de négociations sur lesquelles le mouvement n’avait pas de contrôle.

Chokr : le signal d’alarme

Les sources identifient l’assassinat de Fouad Chokr dans la banlieue sud de Beyrouth, en juillet 2024, comme le moment où la direction a véritablement commencé à comprendre qu’Israël n’agissait plus selon les anciennes règles d’engagement. Le Hezbollah avait alors confirmé la mort de Chokr dans la frappe israélienne.

La confrontation est ensuite entrée dans une nouvelle phase, qui a abouti à l’assassinat de Nasrallah et à des frappes contre un grand nombre de dirigeants du mouvement. Selon des enquêtes publiées par Reuters, ces opérations ont révélé l’ampleur de l’infiltration israélienne des structures de commandement et des communications du Hezbollah.

D’après les sources, les réexamens menés par la direction actuelle, sous l’autorité de Naïm Qassem, ne se limitent plus à l’évaluation des opérations militaires. Ils portent aussi sur des faiblesses structurelles plus anciennes : l’expansion du mouvement, son engagement prolongé dans la guerre en Syrie, l’augmentation du nombre de ses membres et l’élargissement de leurs zones d’activité, ainsi que l’affaiblissement de la discipline sécuritaire qui caractérisait autrefois sa structure clandestine.

Les investigations se concentrent notamment sur les failles des systèmes de communication, jusqu’aux explosions des bipeurs et des radios portatives, ainsi que sur la manière dont Israël a pu constituer une base de cibles comprenant des échelons dirigeants et militaires particulièrement sensibles.

Une erreur sur la nature de la guerre

Le chercheur en sciences politiques Mazen Bilal estime que le bilan du front de soutien ne doit pas se limiter aux résultats militaires, mais doit également examiner l’hypothèse politique sur laquelle il reposait. Selon lui, l’erreur a consisté à considérer la confrontation comme le prolongement d’épisodes antérieurs dont l’intensité et la durée pouvaient être maîtrisées, alors que le 7 octobre avait modifié la nature même du conflit.

Bilal souligne qu’il était devenu clair, au cours de la guerre, que le conflit tendait à redessiner des équilibres régionaux plus larges et que la poursuite de l’usure sur le front libanais ouvrait des perspectives dépassant les calculs locaux.

Dans cette optique, la question n’était pas seulement de savoir si le front de soutien avait détourné des forces israéliennes de Gaza. Il fallait aussi déterminer si le Hezbollah disposait, dès le départ, d’une stratégie de sortie au cas où la guerre ne prendrait pas fin dans les trois mois sur lesquels reposait son estimation initiale, selon Bilal.

Aujourd’hui, trois ans plus tard, il apparaît que la décision qui a transformé le Liban n’a pas seulement été celle d’ouvrir le feu le 8 octobre, mais aussi celle de poursuivre les hostilités une fois qu’il était devenu évident que la guerre dans laquelle le mouvement s’était engagé n’était plus celle qu’il pensait mener.

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