L’armée soudanaise dessine une nouvelle trajectoire politique qui exclut les mouvements armés de l’équation du pouvoir
Dans un tournant significatif reflétant une profonde recomposition des équilibres politiques au Soudan, de nombreux indices laissent penser que le commandement militaire a décidé d’adopter une nouvelle approche politique pour gérer la crise nationale qui secoue le pays. Cette orientation se caractérise par une marginalisation manifeste des mouvements armés, en particulier du Mouvement de libération du Soudan dirigé par Minni Arko Minnawi, désormais écarté de la scène politique. Cette évolution n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’années d’accumulation de frustrations mutuelles entre l’institution militaire et les mouvements armés qui ont rejoint les rangs de l’armée dans sa guerre contre les Forces de soutien rapide.
Contexte de la scène politique soudanaise
Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023 entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide, la scène politique soudanaise a été marquée par des alliances fluctuantes et des équilibres complexes. Les mouvements armés signataires de l’accord de paix de Juba de 2020 se sont retrouvés confrontés à des choix difficiles : certains ont choisi de soutenir l’armée, tandis que d’autres ont adopté des positions neutres ou ambiguës. Le Mouvement de libération du Soudan dirigé par Minnawi figurait parmi les principaux acteurs ayant affiché leur soutien à l’institution militaire, mais cette alliance est restée fragile et traversée par des tensions latentes.
La nouvelle orientation politique adoptée par l’armée s’inscrit dans la volonté du commandement militaire d’imposer une vision unilatérale de la résolution de la crise, une vision qui ne reconnaît aucun partenaire politique en dehors du cercle restreint de l’institution militaire et de ses alliés civils limités. Cette approche traduit la conviction croissante, au sein des décideurs militaires, que les mouvements armés sont devenus davantage un fardeau politique qu’un atout militaire.
Les caractéristiques de la nouvelle trajectoire politique
La nouvelle stratégie politique adoptée par l’armée repose sur plusieurs fondements essentiels. Premièrement, une redéfinition du concept de partenariat politique afin de le limiter aux forces civiles acceptant la domination militaire sur les décisions stratégiques. Deuxièmement, la marginalisation du rôle des mouvements armés dans toute future configuration politique, ceux-ci étant désormais considérés comme de simples instruments militaires dont on peut se passer une fois leur utilité épuisée. Troisièmement, la construction d’une nouvelle légitimité politique fondée sur le discours de la souveraineté nationale et le rejet des ingérences extérieures, tout en limitant le rôle des mouvements disposant de liens régionaux.
Cette orientation se manifeste par plusieurs mesures concrètes, notamment la restructuration des institutions de la transition de manière à exclure les représentants des mouvements armés, l’annulation ou le gel de certaines dispositions de l’accord de Juba qui leur garantissait des parts spécifiques du pouvoir, ainsi que la réduction de la représentation politique de Minnawi et de ses alliés au sein des institutions existantes.
Les raisons de l’exclusion
Les motivations qui ont poussé l’armée à adopter cette stratégie d’exclusion sont multiples et étroitement liées. Sur le plan militaire, le commandement estime que les mouvements armés n’ont pas apporté la valeur ajoutée attendue sur le champ de bataille et que leurs forces se sont souvent révélées moins efficaces que les unités régulières de l’armée. Sur le plan politique, les dirigeants militaires considèrent que les mouvements armés exploitent leur alliance avec l’armée pour obtenir des avantages politiques disproportionnés par rapport à leur contribution réelle.
Cette dynamique comporte également une dimension personnelle liée aux relations tendues entre le général Abdel Fattah al-Burhan et certains dirigeants des mouvements armés, notamment Minnawi, perçu comme une personnalité ambitieuse cherchant à construire une base politique indépendante susceptible de constituer, à terme, une menace pour la domination militaire sur le pouvoir.
Les conséquences potentielles
L’exclusion des mouvements armés de la scène politique pourrait avoir de lourdes conséquences sur la stabilité déjà fragile du Soudan. Premièrement, elle pourrait pousser ces mouvements à réévaluer leurs alliances, voire à rechercher de nouveaux partenariats avec des forces opposées à l’armée. Deuxièmement, elle risque d’alimenter des conflits internes dans les régions sous leur contrôle, notamment au Darfour.
Troisièmement, cette marginalisation affaiblit la légitimité politique de tout futur système de gouvernance, puisqu’elle exclut des composantes sociales et politiques importantes du processus décisionnel. Quatrièmement, cette orientation pourrait encourager les mouvements armés à adopter un discours plus radical, compliquant ainsi les futurs efforts de réconciliation nationale.
La position régionale et internationale
La nouvelle orientation politique de l’armée soudanaise ne peut être dissociée du contexte régional et international. Les États soutenant l’armée pourraient considérer cette évolution comme une opportunité de renforcer leur influence en traitant avec un commandement militaire unifié, sans avoir à négocier avec plusieurs acteurs. En revanche, cette décision pourrait susciter l’inquiétude de certains pays de la région entretenant des relations historiques avec les mouvements armés.
Les Nations unies, l’Union africaine et l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), qui avaient supervisé les précédents processus de paix, pourraient se retrouver confrontées à une nouvelle réalité dépassant les cadres sur lesquels elles ont travaillé pendant des années, ce qui nécessiterait une réévaluation complète de leur approche de la crise soudanaise.
La nouvelle trajectoire politique adoptée par l’armée soudanaise représente un pari politique majeur. Si elle parvient à instaurer la stabilité et à imposer sa vision, elle pourrait consacrer un nouveau modèle de gouvernance au Soudan. En revanche, si elle échoue, les conséquences de l’exclusion des mouvements armés pourraient être catastrophiques pour l’unité et la stabilité du pays. L’histoire soudanaise montre que l’exclusion de toute composante politique ou sociale du système de gouvernance ne fait que retarder les explosions futures sans les empêcher. La véritable question aujourd’hui n’est pas de savoir si l’armée sera capable d’imposer sa nouvelle stratégie, mais si cette stratégie pourra résister à la complexité de la réalité soudanaise et à la diversité de ses composantes.
