Économie

Comment Téhéran a transformé les cryptomonnaies en artère vitale de son économie sous embargo


L’Iran s’oriente, avec le soutien non déclaré de sa banque centrale, vers une utilisation accrue des cryptomonnaies et des mécanismes de commerce direct afin de contourner les sanctions américaines et de compenser la rétention de plus de 100 milliards de dollars en dehors des circuits officiels.

Face au durcissement des sanctions américaines et aux difficultés d’accès au système financier mondial, l’Iran recourt de plus en plus aux cryptomonnaies, notamment au « Tether » et au « Bitcoin », dans une tentative de maintenir les échanges extérieurs et les flux financiers, selon un rapport publié mercredi par le Financial Times.

Mais le rapport révèle que la question dépasse le simple recours aux monnaies numériques par des commerçants ou des réseaux clandestins. Un changement s’est en effet opéré dans la politique de la Banque centrale iranienne elle-même, qui a discrètement assoupli les restrictions imposées au rapatriement des recettes d’exportation et fait désormais preuve de davantage de tolérance à l’égard des méthodes utilisées par les entreprises pour faire entrer les fonds dans le pays.

Le journal cite un homme d’affaires proche du régime, selon lequel la Banque centrale « ne demande pas comment l’argent a été transféré », ajoutant que la réception de cryptomonnaies en contrepartie des exportations est devenue une pratique bien établie depuis le déclenchement de la guerre américano-israélienne en février.

Cette politique intervient après plusieurs années durant lesquelles les autorités ont exigé des exportateurs qu’ils rapatrient en Iran une partie de leurs recettes en devises et les vendent sur une plateforme publique à un taux de change officiel, souvent inférieur à celui du marché. Cette situation a conduit des entreprises et des commerçants à conserver leurs fonds à l’étranger ou en dehors des circuits officiels.

Selon une estimation du chef de l’Organisation iranienne d’inspection générale, Zabihollah Khodaeian, plus de 20 000 personnes et entreprises n’ont pas respecté leurs obligations de rapatriement des fonds, pour une valeur dépassant 94 milliards d’euros. Selon le responsable, la liste comprend des entreprises publiques opérant dans les secteurs du pétrole et du gaz, notamment la Société nationale iranienne de raffinage et de distribution du pétrole, la Société nationale iranienne du gaz et la Société pétrolière offshore iranienne.

Parallèlement, les autorités ont indiqué que 219 personnes et entreprises faisaient l’objet d’une enquête concernant 23,5 milliards d’euros de fonds non rapatriés, tandis que l’autorité judiciaire a annoncé mardi l’arrestation de 22 personnes liées à des négociants en pétrole et l’émission de mandats d’arrêt contre 19 autres.

Dans ce contexte, les cryptomonnaies offrent un canal supplémentaire pour régler les transactions. Le « Tether », une cryptomonnaie stable adossée au dollar, revêt une importance particulière car il est moins volatil que le « Bitcoin » et peut être utilisé pour régler des paiements commerciaux. Le Financial Times indique que les entreprises iraniennes peuvent utiliser des plateformes locales de cryptomonnaies pour transférer de la valeur et régler certaines transactions transfrontalières.

L’Iran ne dépend toutefois pas uniquement des monnaies numériques. Les sociétés de change opérant dans les pays voisins demeurent le principal canal de rapatriement des fonds, tandis que certains exportateurs sont désormais en mesure d’utiliser directement les recettes de leurs exportations pour financer leurs importations, au lieu de rapatrier les fonds en Iran puis de les vendre par l’intermédiaire du système officiel.

Une source du secteur sidérurgique a déclaré au journal qu’elle n’avait pas utilisé de cryptomonnaies, mais qu’elle était désormais en mesure d’utiliser directement les recettes de ses exportations pour importer les matériaux dont son entreprise a besoin. Cette évolution témoigne davantage d’un assouplissement des restrictions sur les mouvements de capitaux que d’un remplacement du système bancaire par les monnaies numériques.

L’Iran dispose parallèlement d’une importante capacité de minage de « Bitcoin » grâce à son énergie bon marché. La société Elliptic, spécialisée dans l’analyse de la blockchain, estime que l’Iran représente environ 4,5 % du minage mondial de Bitcoin, ce qui lui fournit une source supplémentaire d’actifs numériques susceptibles d’être utilisés dans les échanges commerciaux.

La société TRM Labs estime qu’environ 10 milliards de dollars de cryptomonnaies ont transité par l’Iran en 2025, même si ce chiffre ne signifie pas que toutes ces transactions sont liées au contournement des sanctions ou au commerce iranien.

Washington réagit à ces évolutions en élargissant les sanctions afin d’inclure l’infrastructure financière numérique iranienne. En avril, Tether a gelé environ 344 millions de dollars de sa cryptomonnaie sur des portefeuilles identifiés par les autorités américaines comme étant liés à la Banque centrale iranienne, tandis que l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) du département du Trésor américain a inscrit des adresses numériques liées à la Banque centrale dans son dispositif de sanctions.

Washington considère que Téhéran utilise de plus en plus les cryptomonnaies pour contourner les sanctions. Le département du Trésor a ainsi imposé des sanctions à des plateformes et à des réseaux d’entreprises accusés de faciliter le transfert et le blanchiment de fonds iraniens au moyen d’actifs numériques.

Les cryptomonnaies n’accordent toutefois pas à l’Iran une immunité financière totale. Les transactions en Bitcoin et dans d’autres cryptomonnaies effectuées sur des réseaux publics laissent une trace numérique que les sociétés d’analyse de la blockchain et les autorités peuvent suivre, ce qui permet d’identifier les portefeuilles et les intermédiaires, puis de cibler les plateformes et les entreprises impliquées.

Ainsi, Téhéran ne semble pas avoir remplacé le système bancaire mondial par les cryptomonnaies, mais plutôt construit un réseau multicanal comprenant les sociétés de change, les intermédiaires, le commerce direct, l’or, les devises étrangères et les monnaies numériques.

Le Financial Times résume cette transformation par une équation simple : plus l’économie iranienne devient clandestine sous la pression des sanctions, plus elle a besoin de moyens permettant de transférer de la valeur en dehors des circuits traditionnels. Alors que Téhéran tente d’exploiter cet espace, Washington s’efforce de le refermer, faisant progressivement passer la guerre des sanctions des banques et des transferts vers les portefeuilles numériques et la blockchain.

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