Al-Qaïda avant la tempête malienne : changement de commandement et étouffement des artères
Un changement dramatique se déroule au Mali, laissant présager des répercussions au-delà du pays, dans l’ensemble de la région du Sahel africain, à la suite de la prise de contrôle par la branche d’Al-Qaïda d’une ville stratégique dans le nord.
Des extrémistes affiliés à Al-Qaïda, alliés à des rebelles armés, ont pris le contrôle lundi de la ville stratégique de Kidal, dans le nord du pays, après deux jours de combats avec l’armée, dans une évolution qui jette une ombre sur l’avenir du pays.
Le Mali connaît depuis plus de dix ans une crise sécuritaire, mais les attaques menées samedi par des terroristes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda, ainsi que par des éléments du Front de libération de l’Azawad, sont sans précédent depuis l’arrivée au pouvoir du conseil militaire en 2020.
Dans un développement marquant de cette crise, le ministre de la Défense, le général Sadio Camara, âgé de 47 ans et considéré comme l’un des principaux responsables du conseil, a été tué dans une attaque menée par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, alors que des informations font état de la poursuite de l’avancée de ces forces extrémistes dans d’autres localités.
Cette évolution a été précédée par des mesures notables et des changements au sein du commandement de l’organisation terroriste au Mali en particulier, comme l’indique un rapport de l’équipe d’experts des Nations unies chargée de la lutte contre le terrorisme, présenté au Conseil de sécurité le mois dernier, dont une copie a été consultée.
Préoccupation majeure
Le rapport indique que le terrorisme en Afrique de l’Ouest, et particulièrement dans la région du Sahel, demeure « une source de grande préoccupation pour les États membres », soulignant les « gains significatifs » réalisés par les groupes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique.
Il précise que le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, en particulier, a mené plusieurs attaques sur une aire géographique élargie et est resté actif au Mali, au Burkina Faso et au Niger, tout en poursuivant son expansion vers le sud, en direction des pays côtiers et du nord-ouest du Nigeria.
Changement de commandement
Selon le rapport, les États membres ont signalé des « changements au sein de la direction du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans ». Ainsi, Donam Daghiri, connu sous le nom d’Abdelrahmane al-Jaziri, a remplacé Abdelrahmane Talha, surnommé « Abou Talha al-Liby », à la tête de ce qui est appelé « l’émirat de Tombouctou », une ville stratégique du nord du Mali.
Les États membres ont également indiqué que le groupe dispose d’un nouveau responsable des médias, Abou Soufiane al-Mouhajir, nommé en novembre 2024.
Par ailleurs, Seko Mouslimou, ressortissant du Burkina Faso et l’un des principaux dirigeants du groupe dans ce pays africain, a été nommé chef de la branche du groupe dans l’est du Burkina Faso et chargé d’étendre sa présence au Niger, au Bénin, au Togo, en Côte d’Ivoire et au Ghana, tandis que Cheikh Albani a été nommé à ce que le groupe appelle le poste « d’émir du Bénin ».
Un nouveau théâtre au Mali
Au Mali, les activités de la branche d’Al-Qaïda se concentraient dans les régions nord et centre, tandis que la région occidentale est récemment apparue comme un nouveau front, selon le rapport.
Il ajoute que « le groupe a démontré sa capacité à mener des attaques coordonnées à grande échelle sur plusieurs fronts et a élargi le champ de ses opérations au-delà des cibles militaires pour inclure des cibles économiques, notamment l’attaque de sites miniers et d’installations industrielles gérés par des investisseurs étrangers, ainsi que des enlèvements contre rançon et des attaques contre des axes logistiques stratégiques majeurs ».
Couper les artères
Selon le rapport, en août dernier, Al-Qaïda a mobilisé des combattants le long des axes routiers du Mali en provenance du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, de la Mauritanie et de la Guinée, en préparation du siège qu’elle a imposé à l’approvisionnement en carburant de Bamako.
« À partir de septembre, le groupe a mis en œuvre ce siège en ciblant systématiquement les convois de carburant en provenance des pays voisins, détruisant des centaines de camions-citernes, perturbant l’acheminement du carburant vers Bamako et exerçant ainsi une pression économique sur le gouvernement malien », précise le rapport.
Coups sécuritaires
Selon le rapport, les forces de sécurité maliennes ont ciblé, fin octobre, des positions du groupe, tuant plusieurs de ses dirigeants, dont Ridouane al-Ansari, près de la forêt de la Boucle du Baoulé, à l’ouest de la capitale Bamako.
À la mi-novembre, Abou Salam Amrou, un autre dirigeant clé du groupe, a été tué à Soumpi, dans la région de Tombouctou (nord), lors d’une opération menée par les forces armées maliennes.
Objectif du siège
Le rapport précise que « malgré la pression exercée sur Bamako, les États membres estiment qu’il est peu probable que le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans prenne la ville dans un avenir proche, car il ne dispose pas de la capacité de l’occuper ».
Il ajoute que « néanmoins, il est probable que le groupe poursuive son siège afin de contraindre le gouvernement malien à engager des négociations ».
Le rapport indique également qu’entre août et octobre derniers, des affrontements ont éclaté entre l’État islamique au Grand Sahara et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans au Burkina Faso, au Niger et au Mali, dans une lutte d’influence qui « a mis fin à la phase de détente entre eux ».
Indicateurs
L’expert des mouvements extrémistes Maher Farghali a déclaré qu’il avait averti depuis plus d’un an de la montée en puissance d’Al-Qaïda au Mali, soulignant que de nombreux indicateurs annonçaient cette évolution.
Farghali a expliqué que plusieurs pays n’ont pas prêté attention à la menace représentée par le Groupe de soutien à l’islam dans le Sahel, en particulier au Mali, ainsi que par le mouvement Al-Shabab en Somalie, notant que ces deux organisations contrôlent des territoires dans ces pays africains, et avertissant que l’accession de tels mouvements terroristes au pouvoir entraînerait davantage de divisions nationales et populaires.
