Al-Burhan en Turquie à la recherche d’un soutien militaire accru
L’éventualité que la Turquie joue un rôle de médiateur pour mettre fin à la guerre demeure une hypothèse peu probable, compte tenu de l’attachement de l’armée soudanaise à une solution militaire.
Les initiatives diplomatiques soudanaises s’intensifient dans plusieurs capitales régionales et internationales influentes afin de contenir la crise qui ravage le pays. Aujourd’hui, la capitale turque, Ankara, a attiré l’attention avec un sommet à huis clos réunissant le président turc Recep Tayyip Erdoğan et le président du Conseil souverain du Soudan ainsi que commandant de l’armée soudanaise, Abdel Fattah al-Burhan.
Arrivé à Ankara dans le cadre d’une visite susceptible de recevoir plusieurs interprétations, Al-Burhan pourrait chercher à obtenir un soutien militaire turc plus important face aux Forces de soutien rapide et à renforcer les partenariats de défense. Une autre hypothèse évoque l’ouverture d’une voie vers une médiation turque destinée à mettre fin aux combats. Toutefois, cette seconde possibilité paraît limitée au regard des positions fermes exprimées à plusieurs reprises par Al-Burhan, qui a rejeté tout cessez-le-feu avant l’élimination de ce qu’il qualifie de « rébellion ».
Ces développements interviennent alors que les forces civiles mènent à Addis-Abeba des consultations politiques intensives afin d’élaborer une vision commune pour mettre fin au conflit.
Ces mouvements politiques se produisent également alors que l’État soudanais fait face à des défis sécuritaires et humanitaires extrêmement complexes, allant de l’extension des affrontements tribaux meurtriers et de l’utilisation de drones au Darfour et au Kordofan, à l’aggravation des déplacements de population ainsi qu’à l’effondrement des systèmes de santé et des services publics, au point de menacer la cohésion sociale et politique du pays.
La visite officielle effectuée par Al-Burhan à Ankara le 2 juin 2026, ainsi que son accueil par le président Erdoğan au complexe présidentiel, ouvrent un vaste champ d’interprétations concernant le futur rôle de la Turquie dans la crise soudanaise.
D’une part, une question essentielle se pose : ces discussions à huis clos, auxquelles a participé le chef des services de renseignement turcs, İbrahim Kalın, pourraient-elles préparer le terrain à une médiation turque capable de surmonter l’impasse diplomatique régionale et internationale entourant le dossier soudanais ? Ankara dispose en effet de canaux de communication étendus et d’un poids diplomatique qui lui permettent potentiellement d’agir comme facilitateur ou médiateur accepté.
D’autre part, plusieurs observateurs estiment que le moment choisi pour cette visite ainsi que sa dimension politique et militaire témoignent surtout d’un soutien politique et moral explicite de la Turquie à l’armée soudanaise, tout en explorant les possibilités de coopération dans des secteurs stratégiques tels que l’énergie et l’industrie de défense, ce qui renforcerait la légitimité internationale du Conseil souverain.
Selon plusieurs rapports occidentaux, la Turquie aurait joué un rôle central, bien que discret, parmi les principaux soutiens militaires de l’armée soudanaise face aux Forces de soutien rapide. Ce soutien aurait dépassé le simple cadre diplomatique et politique pour devenir un partenariat militaire stratégique ayant modifié l’équilibre des forces sur le terrain.
Des rapports de renseignement et des enquêtes internationales sur les droits humains ont confirmé que Ankara avait fourni à Abdel Fattah al-Burhan des drones avancés. Des documents et rapports de terrain ont révélé la conclusion de contrats évalués à environ 120 millions de dollars, permettant à l’armée soudanaise d’acquérir des systèmes complets de drones turcs, notamment les Bayraktar TB2 ainsi que les drones plus récents et plus puissants Akıncı, accompagnés de centaines de têtes militaires guidées.
Les informations en provenance du Soudan indiquent que les drones turcs ont constitué un tournant décisif en faveur des forces armées soudanaises. Ils auraient permis de briser l’avantage tactique dont bénéficient les Forces de soutien rapide au début du conflit, grâce à leur utilisation intensive contre les lignes de ravitaillement, les batteries d’artillerie et les concentrations de troupes à Khartoum, dans l’État d’Al-Jazirah et à El-Obeid, permettant ainsi à l’armée de reprendre des positions stratégiques et de lever le siège de plusieurs villes importantes.
Cette coopération dépasse le simple cadre des ventes d’armes et inclut un soutien technique et logistique continu. Des rapports ont fait état de la présence d’experts et de techniciens turcs au Soudan afin de former les officiers soudanais au pilotage, à la gestion et au déploiement des drones Akıncı.
Malgré cette efficacité militaire, la « diplomatie des drones » suscite de nombreuses critiques internationales et humanitaires. Des rapports des Nations unies indiquent que l’utilisation croissante de ces appareils dans des zones densément peuplées a provoqué une hausse importante du nombre de victimes civiles, notamment au Kordofan, au Darfour et à Khartoum.
Ces livraisons militaires continues placent également Ankara dans une position délicate face aux mécanismes internationaux de sanctions, puisqu’elles pourraient être considérées comme contraires aux restrictions sur les transferts d’armes imposées au Soudan par les Nations unies, l’Union européenne et les États-Unis.
La Turquie entretenait déjà des relations étroites avec l’ancien régime soudanais, qui lui avait accordé une influence considérable et lui avait confié, avant sa chute, la gestion de l’île stratégique de Suakin sur la côte occidentale de la mer Rouge.
La rencontre d’Ankara constitue ainsi un moment déterminant pour évaluer la capacité de la diplomatie turque à concilier le développement de ses partenariats économiques et militaires avec le gouvernement et l’armée soudanais, tout en poursuivant son objectif déclaré de contribuer à l’arrêt des violences et à l’établissement d’une paix durable garantissant l’unité territoriale du Soudan.
Cette dynamique diplomatique à Ankara s’inscrit dans un contexte plus large d’efforts menés dans d’autres capitales régionales. La visite coïncide notamment avec le déplacement à Addis-Abeba de délégations représentant plusieurs forces politiques et civiles soudanaises, parmi lesquelles l’alliance « Somoud », dirigée par l’ancien Premier ministre Abdalla Hamdok, le rassemblement « Ta’sis » ainsi que le Bloc démocratique, afin de participer à des consultations visant à élaborer une vision civile commune pour la période de transition et la fin du conflit.
Cependant, ces initiatives politiques et diplomatiques se heurtent à une réalité extrêmement complexe sur le terrain. Les fronts militaires soudanais connaissent une aggravation préoccupante des affrontements armés et tribaux, en particulier dans la région du Darfour.
La région de Kubum ainsi que de vastes zones du Sud-Darfour ont récemment été le théâtre de nouveaux affrontements violents entre les tribus des Salamat et des Beni Halba. Ces combats ont fait des dizaines de victimes civiles et entraîné l’incendie de villages entiers à la suite de l’utilisation de drones, suscitant une vive inquiétude des Nations unies quant à une éventuelle propagation du conflit vers le Darfour central.
La détérioration de la situation sécuritaire s’étend également à d’autres régions. Alors que le ministère soudanais de la Défense s’est engagé à mettre fin prochainement à l’insurrection dans l’État du Nil Bleu après la reprise de plusieurs zones stratégiques, les combats se poursuivent dans le Kordofan du Sud dans un conflit impliquant l’armée, les Forces de soutien rapide et les forces du Mouvement populaire, sur fond de frappes aériennes et d’attaques de drones ayant causé de lourdes pertes humaines et matérielles parmi les civils.
Les Nations unies ont exprimé leur profonde préoccupation face aux attaques répétées contre les zones résidentielles. Cette spirale de violence a eu des conséquences humanitaires et sanitaires catastrophiques. L’Organisation internationale pour les migrations a indiqué que des centaines de personnes avaient fui le Kordofan du Sud au cours des quarante-huit dernières heures en raison de l’intensification des bombardements.
Ces déplacements de population s’accompagnent de graves alertes sanitaires et médiatiques concernant l’effondrement du système médical, la pénurie de médicaments essentiels tels que l’insuline, ainsi que la prolifération de médicaments falsifiés ou périmés introduits clandestinement à travers les frontières pour compenser les pénuries provoquées par la destruction des infrastructures sanitaires et hospitalières.
Face à cette situation, le Conseil des ministres soudanais a adopté des mesures d’urgence, notamment la création d’un comité national chargé de traiter les crises affectant les secteurs des services publics, en particulier celui de l’éducation, fortement dégradé par la guerre.
