De la colère face aux conditions de vie à la contestation politique : pourquoi des Soudanais réclament-ils le départ d’al-Burhan ?
Les appels au départ du chef de l’armée soudanaise, Abdel Fattah al-Burhan, dépassent les seules positions de l’opposition politique. Ils traduisent une crise plus profonde, liée au quotidien des citoyens et à leur capacité à supporter les conséquences d’une guerre entrée dans sa quatrième année. Alors que les affrontements se poursuivent et que la situation économique et humanitaire se dégrade, des voix soudanaises associent désormais l’avenir du pays à la nécessité de changer l’approche politique qui gouverne cette période. Selon elles, la poursuite de la guerre sans perspective claire de règlement expose la société à de nouvelles pertes et repousse toute véritable possibilité de redressement.
Dans ce contexte, le mot-dièse « Ikhtana » s’impose comme le symbole d’une campagne réclamant le départ d’al-Burhan. Cette expression soudanaise directe signifie « laisse-nous tranquilles » ou « pars ». Sur le plan politique, le slogan traduit le rejet d’une situation que les participants jugent responsable de l’aggravation des souffrances de la population. Il révèle également un déplacement d’une partie du débat public : au-delà des détails des affrontements militaires, les dirigeants sont désormais interpellés sur le bilan de la guerre et ses conséquences.
La dégradation économique, devenue une composante du quotidien des Soudanais, explique en grande partie la montée de ce discours. La guerre ne détruit pas uniquement les bâtiments et les infrastructures : elle anéantit aussi les sources de revenus, affaiblit le commerce et perturbe la production comme la distribution. Dans un climat d’instabilité persistante, les familles éprouvent des difficultés croissantes à se nourrir, à se soigner et à se loger, tandis que les emplois se raréfient et que la pauvreté s’étend. La question de la responsabilité politique devient alors plus pressante : les citoyens ne peuvent dissocier les décisions prises dans les centres du pouvoir des conséquences qu’ils subissent dans leur foyer et leur environnement immédiat.
Ce sentiment s’accentue lorsque la guerre s’installe dans la durée sans signe manifeste d’une fin prochaine. Les sociétés peuvent supporter des crises pendant un temps lorsqu’une voie de sortie clairement définie existe. En revanche, la prolongation du conflit sans règlement nourrit la frustration, particulièrement lorsque les pertes s’accumulent et que les sacrifices ne semblent déboucher sur aucun résultat politique ou humanitaire tangible. Une partie de la colère exprimée par la campagne concerne donc la finalité de la poursuite de la guerre et le prix payé par les citoyens pour des choix sur lesquels ils n’ont aucune prise directe.
La dimension humanitaire constitue l’un des facteurs les plus déterminants de l’état d’esprit de la population. Depuis avril 2023, la guerre a provoqué des déplacements massifs et contraint de nombreux Soudanais à quitter leur maison et leur région pour chercher refuge. Ce déracinement ne se résume pas à un changement de lieu : il est devenu une expérience douloureuse, associant perte des biens, rupture des liens sociaux et difficultés d’accès aux services essentiels. Les familles ayant fui leur domicile font également face à un avenir incertain, dans lequel satisfaire les besoins quotidiens représente un défi permanent.
Ces souffrances alimentent les interrogations sur la place accordée aux citoyens dans les calculs du pouvoir. La protection de la population et l’aide aux personnes touchées sont-elles devenues des priorités effectives ? Existe-t-il une vision politique capable de mettre fin à la guerre, de permettre le retour des déplacés et de créer les conditions d’une reconstruction de la vie collective ? Ces questions ne constituent pas seulement des critiques envers le commandement de l’armée. Elles révèlent une crise de confiance plus large entre une partie de la société et les institutions censées protéger l’État et ses citoyens.
Dans ce contexte, les appels au départ d’al-Burhan sont aussi liés au refus de voir le pouvoir militaire continuer à déterminer l’avenir du Soudan. Ces dernières années, le pays a connu des tensions politiques et des interventions militaires répétées dans l’exercice du pouvoir, faisant du gouvernement civil une question centrale du débat national. Les partisans de cette orientation estiment qu’un cessez-le-feu ne suffira pas à résoudre la crise s’il ne s’accompagne pas d’un accord sur la construction d’institutions civiles capables de conduire la prochaine étape à l’abri de la domination militaire.
Le passage de la contestation au changement politique demeure toutefois complexe. Réclamer le départ d’un dirigeant militaire ne signifie pas nécessairement qu’un consensus existe sur les personnalités ou les forces appelées à lui succéder. La diversité des positions dans le paysage politique soudanais impose aussi de rechercher un terrain d’entente dépassant les intérêts partisans et personnels. Sans cet accord, les appels au changement risquent de rester des slogans dispersés, incapables de faire émerger une alternative politique stable.
Il importe ici de distinguer le rejet de la poursuite de la guerre des positions prises à l’égard de ses protagonistes. La campagne réclamant le départ d’al-Burhan critique le commandement de l’armée et le pouvoir établi à Port-Soudan, mais elle s’inscrit également dans une réflexion plus large sur la nécessité de mettre fin au conflit et de protéger les civils. Refuser le statu quo ne doit donc pas conduire à justifier les violations ou les abus commis par d’autres acteurs. L’objectif fondamental de toute démarche politique responsable doit être de protéger les Soudanais, quels que soient leur lieu de résidence ou leurs opinions politiques.
Les réseaux sociaux ont par ailleurs élargi la diffusion de ces revendications. Les mots-dièse permettent de rassembler des voix dispersées autour d’une même cause et offrent aux militants, aux écrivains et aux citoyens la possibilité de s’exprimer sans rejoindre une organisation politique traditionnelle. Ces plateformes contribuent à maintenir la guerre et les souffrances humanitaires au cœur du débat, notamment lorsque les médias et les organisations de la société civile peinent à atteindre l’ensemble des régions touchées.
La mobilisation numérique doit néanmoins trouver un prolongement politique et social. La popularité d’un slogan ne suffit pas à modifier les rapports de force, et le nombre de commentaires ou de partages ne constitue pas nécessairement une mesure statistique de l’opinion de tous les Soudanais. La véritable portée de ces campagnes réside dans leur capacité à susciter le débat, à préciser les revendications et à relier la colère populaire à des formes d’action civile et politique mieux organisées.
La question posée par « Ikhtana » ne concerne donc pas seulement le sort d’al-Burhan ou l’avenir du commandement militaire, mais celui du Soudan lui-même. Les citoyens qui réclament le départ des responsables actuels veulent avant tout que la guerre cesse, retrouver leur droit à une vie sûre et disposer d’un État capable de fournir des services et de protéger leurs droits. Entre colère face aux conditions de vie et contestation politique se dessine un message clair : le maintien au pouvoir ne peut constituer un objectif dissocié des intérêts de la société. Toute sortie de crise doit commencer par l’écoute des citoyens et la fin de leurs souffrances, avant d’ouvrir la voie à un pouvoir civil tirant sa légitimité de la volonté des Soudanais.
