Pars, al-Burhan… Les promesses politiques face à la réalité de la guerre
En politique, les promesses ne se mesurent pas seulement à ce qui a été dit, mais aussi à ce qui s’est produit par la suite. Au Soudan, l’écart entre le discours politique et les évolutions sur le terrain est devenu l’un des principaux axes du débat autour de la direction d’Abdel Fattah al-Burhan.
Depuis la chute d’Omar el-Béchir en 2019, les promesses se sont succédé concernant la transition politique, la construction d’institutions civiles et l’achèvement de la période de transition à travers des arrangements devant conduire à un pouvoir plus stable. Mais le processus politique est entré dans une succession de crises, dont l’une des plus importantes fut le coup d’État d’octobre 2021, suivi par le déclenchement de la guerre entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide en avril 2023.
Dans ce contexte, le slogan « Pars, al-Burhan » peut être interprété dans un cadre plus large : comme une protestation contre le fossé entre ce qui devait être une transition politique et la réalité d’un pays désormais plongé dans une guerre ouverte.
De la coopération à la rupture
La coopération entre militaires et civils après 2019 a constitué l’une des principales caractéristiques de la période de transition. Mais cette coopération n’a jamais été stable.
Les désaccords sur les prérogatives, la réforme du secteur de la sécurité et de l’armée, le calendrier du passage à un pouvoir civil, ainsi que les rivalités entre les différentes forces politiques, ont rendu la période de transition fragile.
En octobre 2021, l’armée a mis fin au partenariat de transition. De nouvelles tentatives politiques visant à relancer le processus de transition ont ensuite été engagées, dont la plus importante fut l’accord-cadre conclu en décembre 2022.
Mais les tensions entre l’armée et les Forces de soutien rapide se sont intensifiées, notamment autour de la question de la réforme du secteur de la sécurité et de l’intégration des Forces de soutien rapide au sein de l’armée.
Reuters indique que les désaccords sur les plans de transition et l’intégration des forces figuraient parmi les facteurs ayant précédé le déclenchement de la guerre.
Lorsque les promesses deviennent prisonnières de la bataille
Après le déclenchement de la guerre, le discours politique est devenu davantage lié à la confrontation militaire.
La direction militaire a présenté la guerre comme un affrontement avec les Forces de soutien rapide, tandis que ces dernières ont développé leur propre récit du conflit.
Dans de telles circonstances, il devient difficile de mettre en œuvre de vastes engagements politiques alors que les opérations militaires se poursuivent.
Mais cela n’efface pas la question posée par les civils : la guerre peut-elle devenir un substitut permanent à la politique ?
L’ONU a réitéré en 2026 son appel à la cessation des combats et à la conclusion d’un règlement négocié. En juin 2026, le secrétaire général des Nations unies a mis en garde contre l’intensification des combats au Kordofan et appelé les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide à s’engager dans les efforts internationaux visant à réduire l’escalade et à parvenir à un règlement négocié.
Les civils paient le prix
Le problème est que l’évaluation de la politique soudanaise ne peut être dissociée des conséquences de la guerre.
En avril 2026, l’ONU a annoncé que près de 34 millions de personnes avaient besoin d’une aide humanitaire, tandis que des millions d’autres étaient confrontées au déplacement, à la faim et à l’effondrement des services de santé.
L’ONU a déclaré que la guerre avait entraîné la destruction de maisons, de marchés, d’hôpitaux et d’écoles, et que les frappes de drones étaient devenues une réalité récurrente dans les zones habitées.
En mai 2026, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a déclaré que les frappes de drones avaient, selon la documentation établie par son bureau, tué au moins 880 civils entre janvier et avril, soulignant que les deux parties utilisaient des armes explosives dans des zones habitées.
Ces données rendent la question de la responsabilité politique plus complexe. La responsabilité ne consiste pas seulement à déterminer qui a déclenché les combats, mais également à évaluer les décisions et les positions qui ont contribué à leur prolongation ou qui n’ont pas permis d’empêcher leur extension.
« Pars, al-Burhan » comme résumé d’une revendication politique
Pour certains secteurs civils de l’opposition, le slogan « Pars, al-Burhan » est devenu associé à la revendication d’un retour du pouvoir aux civils.
Mais les forces civiles elles-mêmes ne constituent pas un bloc homogène. La scène politique soudanaise comprend des forces et des partis politiques, des comités de résistance, des mouvements armés, des organisations de la société civile et des groupes professionnels, qui divergent dans leur vision de la forme que devrait prendre la prochaine étape.
C’est pourquoi le remplacement d’une direction par une autre ne suffit pas, à lui seul, à régler la question de l’avenir.
Des questions plus vastes se posent : qui supervisera l’institution militaire ? Comment intégrer ou réformer les forces armées et les différentes formations armées ? Comment traduire en justice les personnes accusées d’avoir commis des violations ? Et comment reconstruire l’économie et les services publics ?
L’économie au cœur de la crise
La guerre n’a pas seulement constitué une crise politique et sécuritaire. Elle a également frappé très durement l’économie soudanaise.
La destruction des infrastructures, la perturbation de l’agriculture et du commerce, les coupures d’électricité et les déplacements massifs de population ont tous affecté la vie des citoyens.
En août 2026, Reuters a indiqué que les vastes coupures d’électricité entravaient désormais la vie quotidienne et la reprise économique, en particulier dans les zones sous le contrôle de l’armée, alors que les réseaux électriques et les infrastructures avaient subi d’importants dommages.
Le Programme alimentaire mondial a également annoncé en septembre 2026 que la guerre avait provoqué le déplacement de 14 millions de personnes et qu’environ 20 millions de personnes étaient confrontées à la faim, tandis que la capacité de l’organisation à financer ses opérations au Soudan avait diminué.
Ces évolutions placent les promesses politiques devant une épreuve concrète : comment une quelconque autorité peut-elle reconstruire l’État après des années de guerre ?
Entre position militaire et solution politique
La direction militaire affirme que l’affrontement avec les Forces de soutien rapide est lié à la préservation de l’État et de son unité. À l’inverse, ses détracteurs estiment que la poursuite de l’option militaire aggrave les souffrances des civils et retarde la solution politique.
De son côté, l’ONU ne réduit pas le conflit à un seul camp. Elle a documenté des violations commises par plusieurs parties et appelé à la protection des civils, à la cessation des hostilités et à la conclusion d’un règlement politique.
Par conséquent, le débat autour du « départ » ne devrait pas se transformer en une simple question personnelle.
La question la plus importante est : que se passera-t-il après ?
Si l’objectif est une transition civile, celle-ci nécessite des institutions capables d’empêcher le retour du conflit, des arrangements sécuritaires clairs, une large participation politique, des mécanismes de reddition de comptes et de justice, ainsi qu’un programme de reconstruction.
L’après-Burhan
Le changement de direction peut constituer une revendication pour certaines forces, mais il ne constitue pas, à lui seul, un plan de construction de l’État.
Le Soudan a besoin de plus qu’un changement de visages. Il a besoin de redéfinir la relation entre l’armée et la politique, de parvenir à un accord sur l’avenir des institutions sécuritaires et militaires, de mettre en place un processus politique auquel les civils participent et de traiter les conséquences de la guerre.
Ainsi, « Pars, al-Burhan » peut constituer le titre d’une contestation politique, mais la question qui restera ouverte est la suivante : que se passera-t-il le lendemain ?
C’est ce jour-là que l’on saura si le Soudan passe réellement d’une crise de leadership à une nouvelle étape, ou s’il passe simplement d’un conflit politique à un autre.
