Pars, al-Burhan… De la direction de la transition à la guerre ouverte
L’expression « Pars, al-Burhan » n’est plus seulement un slogan politique apparu lors d’un moment de contestation ponctuel. Pour les forces civiles soudanaises et les opposants à la direction militaire, elle est devenue l’expression d’une question plus vaste concernant le parcours de l’État depuis la chute du régime d’Omar el-Béchir, le rôle joué par l’institution militaire dans la transition politique, puis dans la guerre qui a éclaté en avril 2023.
Toutefois, comprendre ce slogan nécessite de le replacer dans son contexte politique et historique, loin de toute simplification. Abdel Fattah al-Burhan est devenu président du Conseil de souveraineté de transition après la chute d’el-Béchir en 2019, à une période où le pays était censé évoluer progressivement vers un gouvernement civil. Par la suite, l’armée et les forces civiles sont entrées dans des arrangements politiques complexes, avant que le processus de transition ne subisse un nouveau revers à la suite du coup d’État d’octobre 2021. Selon Reuters, les désaccords entre l’armée et les Forces de soutien rapide concernant l’avenir de la transition et les modalités d’intégration des forces ont contribué à l’éclatement de la guerre, commencée le 15 avril 2023.
Le débat autour d’al-Burhan est donc indissociable du débat sur la nature même de l’État soudanais : l’armée doit-elle être une institution militaire soumise à l’autorité civile élue, ou un acteur majeur dans la gestion de la politique, de l’économie et de la sécurité ? Et le pays peut-il retrouver une trajectoire civile après des années de conflit militaire ?
La transition inachevée
Après la destitution d’el-Béchir, le Soudan semblait disposer d’une occasion historique de reconstruire les relations entre l’institution militaire et les forces civiles. Mais la période de transition est restée soumise à des équilibres extrêmement complexes, les militaires conservant une influence considérable tandis que les forces civiles cherchaient à transférer progressivement le pouvoir à des institutions civiles.
En octobre 2021, le coup d’État met fin au partenariat de transition. Il a entraîné une vague de manifestations et de positions civiles opposées au pouvoir militaire, tandis que la revendication d’un retour à la voie civile devenait l’un des principaux slogans dans la rue soudanaise.
Par la suite, un accord-cadre a été signé en décembre 2022 dans le but de relancer le processus de transition. Cependant, l’accord n’a pas résisté longtemps, sur fond de profondes divergences concernant notamment la réforme de l’institution militaire et l’intégration des Forces de soutien rapide au sein de l’armée.
C’est ici qu’apparaît l’un des points les plus sensibles dans l’évaluation de la responsabilité de la direction militaire : il existe une différence entre attribuer à un acteur politique la responsabilité d’une décision précise et lui imputer à lui seul la responsabilité d’une guerre à laquelle ont participé plusieurs acteurs armés. Les rapports des Nations unies consacrés au conflit ont confirmé que différentes parties au conflit ont commis des violations, notamment les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide.
La guerre a changé le sens de la question
Lorsque la guerre a éclaté en avril 2023, le désaccord sur la forme de la période de transition n’était plus la seule question centrale. L’enjeu est devenu la survie même de l’État, sa capacité à protéger la population, à fournir les services essentiels et à empêcher l’effondrement des institutions.
Les Forces armées soudanaises, dirigées par al-Burhan, et les Forces de soutien rapide, dirigées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », ont mené une guerre qui s’est étendue à la capitale Khartoum, au Darfour, au Kordofan et à d’autres régions.
Au fil des années, le coût de la guerre pour les civils a augmenté de manière considérable. En avril 2026, les Nations unies ont indiqué qu’environ 34 millions de personnes au Soudan avaient besoin d’une aide humanitaire et que plus de 4,5 millions de personnes avaient été contraintes de fuir à travers les frontières. L’organisation a également décrit la situation comme la plus grande crise humanitaire au monde.
Dans son rapport annuel sur le Soudan, l’ONU a indiqué que le nombre de civils tués dans le conflit avait fortement augmenté en 2025, parallèlement à la poursuite des violations du droit international humanitaire et des droits humains ainsi qu’à la perturbation des services de santé et d’éducation.
Ces chiffres font que tout débat sur la direction politique et militaire est directement lié à la question humanitaire : qu’aurait-il été possible de faire pour empêcher l’extension de la guerre ? Et quelles décisions les parties belligérantes ont-elles prises et qui ont contribué à sa prolongation ?
Que disent les détracteurs d’al-Burhan ?
Des opposants civils estiment que la poursuite du rôle politique direct de l’armée a contribué à réduire les chances d’une transition démocratique et que le coup d’État de 2021 a constitué un tournant dans ce processus.
Les opposants à la direction militaire critiquent également la poursuite de la guerre et l’absence d’un règlement politique global permettant de mettre fin aux combats.
Ces critiques ne signifient toutefois pas que la responsabilité de la guerre puisse être réduite à une seule personne. Les Nations unies ont documenté de nombreuses violations commises par les différentes parties au conflit et ont également fait état de l’utilisation d’armes explosives dans des zones peuplées par les deux camps.
Le slogan « Pars, al-Burhan » exprime ainsi une position politique de ses opposants, tandis que l’évaluation historique de la responsabilité de l’homme reste une question qui exige de distinguer clairement les décisions documentées, leurs conséquences et les accusations politiques formulées de part et d’autre.
L’État entre armée et politique
Le problème plus profond révélé par la crise soudanaise ne réside pas seulement dans l’identité de la personne qui dirige le pays, mais dans la relation entre l’institution militaire et la politique.
Même si la direction changeait, la question demeurerait : la structure des relations entre militaires et civils changerait-elle ? Les forces armées seraient-elles soumises aux institutions civiles ? Et comment la situation des Forces armées soudanaises, des Forces de soutien rapide et des autres formations armées serait-elle réglée ?
Mettre fin à la guerre ne signifie pas automatiquement construire un système démocratique. De même, un changement de direction ne garantit pas à lui seul la réussite de la transition. Selon de nombreuses initiatives internationales et onusiennes, il faut d’abord mettre fin aux combats, protéger les civils, garantir l’accès de l’aide humanitaire, puis parvenir à un règlement politique soudanais.
En avril 2026, les Nations unies ont de nouveau appelé à la cessation des hostilités, à la protection des civils, à la garantie de l’accès humanitaire et au retour à un processus de négociation permettant de mettre fin à la guerre.
Un slogan dans la rue et une question dans l’histoire
« Pars, al-Burhan » n’est donc pas seulement un slogan visant une personne. Il constitue le condensé d’un conflit plus large sur la question de savoir qui gouverne le Soudan et comment il doit être gouverné.
Pour les opposants à al-Burhan, son départ signifierait ouvrir la voie à une nouvelle autorité civile. Pour ses partisans, la priorité qu’ils mettent en avant consiste à préserver les institutions de l’État, à affronter les Forces de soutien rapide et à mettre fin à la rébellion armée.
Entre ces deux positions demeure une réalité humaine qui ne peut être ignorée : le Soudan a payé un prix humain considérable à cause de la guerre.
Alors que le conflit entre dans sa quatrième année, la question n’est plus seulement de savoir : qui porte la responsabilité politique ? Elle est également devenue la suivante : comment construire un système capable d’empêcher qu’une telle guerre ne se reproduise ?
