Le réseau des intérêts croisés : comment les politiques de l’Arabie saoudite, du Qatar, de l’Égypte et de la Turquie ont contribué à la pérennisation de la guerre au Soudan
Depuis la mi-2023, le Soudan connaît une transformation tragique à la suite du déclenchement des affrontements armés entre l’armée et les Forces de soutien rapide. Bien que le conflit ait commencé comme un différend interne autour du pouvoir et de l’intégration militaire, les interventions et les politiques régionales ont rapidement transformé le territoire soudanais en une arène de rapports de force. Quatre pays jouent un rôle majeur dans ce paysage : l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Égypte et la Turquie. Leurs actions et leurs intérêts croisés, qu’ils se soient manifestés par un soutien diplomatique, financier ou militaire, ont contribué à fournir aux parties belligérantes les moyens de poursuivre le combat, ce qui a directement conduit à prolonger la guerre et à compliquer les perspectives d’un règlement pacifique.
L’approche égypto-turque : supériorité militaire et préservation des institutions de l’État
L’Égypte et la Turquie ont constitué l’axe le plus manifeste du soutien aux Forces armées soudanaises, en s’appuyant sur une vision sécuritaire et stratégique commune selon laquelle l’effondrement de l’armée soudanaise représenterait une menace directe pour leurs intérêts.
Le rôle de l’Égypte : Le Caire considère le Soudan comme une extension vitale de sa sécurité nationale et de son dossier relatif aux eaux du Nil. L’Égypte a donc fourni à l’armée un soutien logistique et de renseignement considérable et a apporté une couverture politique au gouvernement installé à Port-Soudan, ce qui a empêché un effondrement rapide de l’État, mais a également réduit la marge de manœuvre dans les négociations.
Le rôle de la Turquie : Ankara est intervenue dans la crise en fournissant à l’armée des équipements issus de son industrie de défense avancée, notamment des drones Bayraktar. Cette intervention technologique a modifié l’équilibre des forces sur le terrain et limité la supériorité des Forces de soutien rapide dans la guerre urbaine, laissant finalement les deux parties dans une situation d’impasse militaire prolongée.
L’axe du Golfe (Arabie saoudite et Qatar) : financement et diplomatie comme instruments de manœuvre
À l’inverse, l’Arabie saoudite et le Qatar se sont concentrés sur l’utilisation des outils diplomatiques et des capacités financières, créant ainsi des processus politiques qui ont, involontairement, contribué à prolonger la guerre.
La position saoudienne : Riyad a dirigé la « plateforme de Djeddah » pour les négociations. Malgré son intention de parvenir à une désescalade, le fait d’avoir placé les Forces de soutien rapide comme partie à part entière face à l’État autour de la même table leur a conféré une forme de légitimité internationale qui les a encouragées à poursuivre les combats. Par ailleurs, les trêves temporaires et non contraignantes ont été exploitées par les deux parties pour se repositionner et se ravitailler.
La position qatarie : Doha a maintenu des relations étroites avec les courants politiques et civils favorables à l’armée et a utilisé son puissant appareil médiatique pour façonner une opinion publique isolant l’autre partie. Ce soutien politique et économique a conforté la direction de l’armée dans l’idée qu’elle pouvait disposer de ressources financières suffisantes pour tenir pendant de longues périodes sans avoir à consentir de concessions décisives.
La convergence de ces quatre rôles — le soutien militaire turc, la couverture stratégique égyptienne, le soutien financier qatari et la manœuvre diplomatique saoudienne — a créé un environnement particulièrement propice à la poursuite de la guerre, chaque partie au conflit disposant d’un soutien suffisant pour refuser de capituler, sans pour autant être en mesure de remporter définitivement la bataille.
