Le chlore comme arme dans la guerre au Soudan : pourquoi les nouvelles preuves soulèvent-elles de graves questions ?
Évoquer le chlore dans le contexte de la guerre au Soudan peut sembler, au premier abord, tout à fait banal. Le chlore est en effet une substance chimique bien connue, largement utilisée dans le traitement de l’eau, la désinfection et l’industrie. Mais cette même substance peut devenir extrêmement dangereuse lorsqu’elle est utilisée d’une manière totalement différente, c’est-à-dire lorsqu’elle est intégrée à un dispositif militaire afin d’être dispersée sur un champ de bataille et de causer des dommages en raison de ses propriétés toxiques. C’est pourquoi le chlore est devenu l’un des principaux éléments permettant de comprendre les nouvelles accusations relatives à une éventuelle utilisation d’armes chimiques au Soudan.
En septembre 2026, des enquêtes journalistiques internationales ont relancé ce dossier sous un angle différent, en faisant état de documents, de photographies, de vidéos et de messages qui, selon leurs auteurs, indiqueraient l’existence d’un programme militaire soudanais destiné à produire des munitions reposant sur l’utilisation du chlore. Selon le Washington Post, les éléments consultés par le journal comprennent des indices laissant penser que du chlore aurait été transféré depuis des sources destinées à des usages civils vers un programme militaire, ainsi que l’existence de sites associés à la production et aux essais de munitions. Si ces informations étaient confirmées par une enquête indépendante, elles pourraient revêtir une importance considérable, car elles laisseraient envisager l’existence d’une opération organisée plutôt que d’un simple incident ou d’une fuite industrielle.
Le chlore en lui-même ne constitue pas une preuve de l’existence d’une arme chimique. Les stations de traitement de l’eau en ont besoin, les hôpitaux utilisent ses dérivés pour la désinfection et cette substance entre dans un grand nombre d’applications industrielles. Sa présence au Soudan, voire son stockage en grandes quantités, ne signifie donc pas automatiquement qu’une activité interdite est menée. L’élément déterminant réside dans le contexte, le mode d’utilisation et la finalité recherchée. Si l’objectif est le traitement de l’eau, l’usage est civil. En revanche, si la substance est transformée en munition conçue pour être dispersée sur une zone donnée afin de produire un effet toxique, la situation relève d’un cadre totalement différent.
Ce point semble essentiel pour comprendre la nature des récentes investigations. Il ne s’agit pas simplement de rechercher la présence de chlore, mais de tenter d’en retracer le parcours. D’où provient la substance ? Où a-t-elle été stockée ? Qui l’a transportée ? Est-elle parvenue à des installations militaires ? A-t-elle été utilisée dans la fabrication de munitions ? Ces munitions ont-elles été testées ? Et ont-elles ensuite été utilisées dans des opérations militaires ? Chaque réponse à l’une de ces questions peut ajouter un nouveau maillon à la chaîne des éléments de preuve.
L’importance de ces questions augmente encore lorsque les documents présumés font état d’opérations d’essai. Les enquêtes journalistiques ont notamment évoqué des supports vidéo qui montreraient, selon leurs auteurs, l’essai d’une munition chimique dans une zone désertique. Si l’authenticité de ces séquences était établie, et si leur lieu, leur date ainsi que l’identité des personnes qui y participent pouvaient être déterminés, elles pourraient contribuer à démontrer l’existence d’une phase d’essais militaires. Toutefois, même une telle conclusion ne suffirait pas, à elle seule, à établir la nature de la substance utilisée. La forme de l’explosion ou la couleur de la fumée ne peuvent se substituer à une analyse chimique.
La fumée visible sur les photographies ou dans les vidéos peut en effet avoir de multiples causes, tandis que les explosions militaires peuvent produire différentes substances. Une identification scientifique nécessite donc des échantillons prélevés sur le site ou des résidus provenant de la munition, puis leur analyse dans des laboratoires spécialisés. C’est précisément là qu’apparaît l’importance de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, qui fonde ses enquêtes sur les éléments biologiques et environnementaux, ainsi que sur les témoignages des victimes, des témoins, des médecins et des secouristes, et, lorsque cela est possible, sur l’examen des résidus de munitions et des dossiers médicaux.
Les symptômes observés chez les personnes après un incident donné peuvent constituer un indice important, mais ils ne suffisent pas à eux seuls à déterminer quelle substance a été utilisée. Les difficultés respiratoires, la toux, l’irritation des yeux et l’asphyxie peuvent avoir de nombreuses causes liées aux incendies, aux explosions ou aux gaz produits par la combustion de matériaux industriels. La valeur des témoignages médicaux augmente donc lorsqu’ils concordent avec les résultats des analyses chimiques et avec les éléments recueillis sur le lieu de l’incident.
Au Soudan, cette question paraît d’autant plus complexe en raison de la nature de la guerre. De nombreuses zones ont été soumises à d’intenses bombardements et à des opérations militaires continues, tandis que le contrôle de plusieurs sites a changé à plusieurs reprises. Cela signifie que le lieu d’un incident présumé peut ne plus être dans son état initial, que les restes de munitions peuvent avoir disparu et que les caractéristiques du sol et de l’eau peuvent avoir été modifiées avec le temps. De plus, les habitants qui se trouvaient dans la zone ont pu être déplacés vers d’autres régions, ce qui complique l’accès aux témoins.
Néanmoins, les enquêtes sur l’utilisation d’armes chimiques ne reposent pas nécessairement uniquement sur les éléments présents sur le lieu de l’incident. Les documents internes, les registres de transport, les correspondances de responsables, les communications, les images aériennes et les vidéos peuvent contribuer à reconstituer la chronologie des événements. Si, par exemple, un document faisait état du transfert d’une substance chimique vers une installation militaire, qu’une photographie montrait ensuite un essai effectué dans cette même installation et qu’un incident survenait par la suite dans une zone liée à la même unité militaire, ces éléments pourraient constituer une base solide pour une enquête, à condition de vérifier l’authenticité de chacun d’eux et les liens qui les unissent.
C’est là que réside l’importance des récentes enquêtes journalistiques. Le Washington Post a fait état d’un ensemble de documents et de matériaux concernant le chlore, de sites de production et d’essai ainsi que de listes de cibles, tandis que le New York Times a évoqué un dossier de renseignement comprenant des photographies, des vidéos, des documents militaires et des communications interceptées. Si ces éléments sont authentifiés, ils apporteraient une nouvelle dimension au dossier, car ils pourraient indiquer l’existence d’une organisation institutionnelle du programme.
Toutefois, l’existence d’un programme ou d’une capacité à fabriquer des munitions chimiques ne signifie pas automatiquement que chaque incident attribué à ce programme s’est effectivement produit. Il existe une différence entre posséder une capacité et l’utiliser, entre produire une munition et la lancer, et entre la lancer et démontrer qu’elle est à l’origine d’un incident précis. Chaque maillon doit donc être considéré comme une question distincte nécessitant ses propres éléments de preuve.
De son côté, les États-Unis sont passés à un niveau d’affirmation plus catégorique. En avril 2025, le département d’État américain a annoncé être parvenu à la conclusion que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques, et Washington a continué en 2026 à maintenir cette conclusion. En juillet de la même année, les États-Unis ont déclaré devant l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques qu’ils considéraient que des armes chimiques avaient été utilisées au Soudan en 2024, et ont demandé au gouvernement soudanais de déclarer les installations de production et les munitions concernées et de coopérer avec l’organisation afin de permettre leur vérification et leur destruction.
Le Soudan rejette toutefois ces accusations. Son représentant auprès des Nations unies a déclaré que Washington n’avait pas fourni suffisamment de preuves publiques pour établir l’utilisation d’armes chimiques. Il existe donc un désaccord manifeste entre les versions américaine et soudanaise, alors même que les enquêtes journalistiques apportent de nouveaux éléments présentés comme venant renforcer les accusations.
Il convient ici de distinguer les positions politiques des preuves scientifiques. La décision d’un État d’imposer des sanctions peut s’appuyer sur des renseignements qui ne sont pas rendus publics. En revanche, une enquête technique internationale répond à d’autres critères, notamment l’accès aux éléments de preuve, leur analyse et la vérification de leur chaîne de conservation. L’existence de sanctions américaines ne dispense donc pas d’une enquête indépendante, pas plus qu’un démenti officiel ne rend inutile l’examen des preuves.
La question est d’autant plus sensible que le Soudan est partie à la Convention sur l’interdiction des armes chimiques depuis 1999. Cette convention ne se limite pas à interdire l’utilisation de ces armes : elle interdit également leur mise au point, leur production et leur stockage. Par conséquent, démontrer l’existence d’un programme clandestin destiné à produire des munitions chimiques serait important, même s’il s’avérait impossible, dans certains cas, d’établir la responsabilité de chaque incident survenu sur le terrain.
La question centrale est désormais de savoir si le chlore est effectivement passé d’un usage civil à un usage militaire. Si les enquêteurs parviennent à établir cette chaîne, l’affaire prendra une dimension différente. Il ne s’agira plus simplement d’une substance chimique retrouvée sur un site de guerre, mais de la transformation potentielle d’une substance civile en outil militaire, ce qui nécessiterait d’identifier les responsables de la planification, de l’exécution, du stockage et de l’utilisation.
Dans ce contexte, la criminalistique chimique peut jouer un rôle essentiel. L’analyse scientifique ne permet pas seulement d’identifier la substance à laquelle les victimes ont été exposées ou qui a été retrouvée dans l’environnement ; dans certains cas, elle peut également permettre de comparer différents échantillons et de déterminer s’ils pourraient être liés à une même source ou à des méthodes de production similaires. Ce type de preuve pourrait être particulièrement important dans le cas du Soudan, où plusieurs incidents, plusieurs sites et plusieurs ensembles d’échantillons pourraient être concernés.
Mais parvenir à ce niveau de preuve n’est pas simple. La guerre rend l’accès aux sites difficile, le temps dégrade certains éléments de preuve et l’authentification des documents divulgués nécessite des procédures rigoureuses. La prochaine étape dépendra donc largement de la capacité des organismes compétents à accéder aux éléments originaux, et pas seulement aux documents et matériaux diffusés par les médias.
En définitive, la gravité de l’affaire du chlore au Soudan ne réside pas dans la substance elle-même, mais dans la possibilité qu’une substance civile ait été transformée en composant d’une arme utilisée dans le cadre de la guerre. Les éléments apparus en 2026 ont accru l’attention portée à cette affaire, tandis que l’accusation américaine s’est matérialisée dans une position officielle et dans des sanctions, et que des enquêtes journalistiques ont fait état de documents, de vidéos et de photographies liés à un programme militaire présumé.
Cependant, entre ces indices et une démonstration définitive subsiste une étape déterminante : l’enquête scientifique indépendante. Dans ce type de dossier, la vérité ne se détermine ni par l’image la plus spectaculaire ni par la déclaration la plus catégorique, mais par des éléments de preuve qui peuvent être examinés, soumis à de nouvelles analyses et reliés à un lieu, une date, une arme et des responsables précisément identifiés. Si une telle chaîne de preuves pouvait être établie, le monde serait confronté à l’une des affaires les plus graves issues de la guerre au Soudan depuis son déclenchement.
