Exclusif

De Djeddah aux drones : comment la médiation régionale a-t-elle échoué à mettre fin à la guerre au Soudan ?


Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan en avril 2023, de nombreuses initiatives régionales et internationales ont été lancées pour tenter de mettre fin aux combats entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide. Pourtant, aucune d’entre elles n’est parvenue jusqu’à présent à mettre un terme à la guerre ou à imposer un cessez-le-feu durable. Alors que les capitales régionales s’employait sur le plan politique à rechercher une solution, les fronts soudanais se transformaient progressivement en théâtres d’affrontements toujours plus militarisés et complexes, faisant de la médiation une entreprise confrontée à chaque fois à une réalité militaire évoluant plus rapidement que la capacité de la diplomatie à la suivre.

Les négociations de Djeddah constituent l’une des premières tentatives majeures pour contenir la guerre. L’Arabie saoudite, en coopération avec les États-Unis, a accueilli des représentants de l’armée soudanaise et des Forces de soutien rapide dans le but de parvenir à un accord garantissant la protection des civils, la cessation des hostilités et l’ouverture de la voie à l’acheminement de l’aide humanitaire. Les négociations ont permis l’adoption d’une déclaration d’engagement en faveur de la protection des civils, suivie de plusieurs engagements ultérieurs. Toutefois, le principal problème est demeuré l’absence de moyens permettant de transformer ces engagements en un cessez-le-feu effectif et durable.

Chaque partie entrait à la table des négociations en regardant d’abord la situation sur le terrain avant de considérer les conditions de l’accord. Si l’une des parties estimait que sa position militaire pouvait s’améliorer au cours des semaines ou des mois suivants, faire des concessions politiques représentait à ses yeux un risque. À l’inverse, si l’autre partie estimait pouvoir reprendre de nouveaux territoires ou obtenir des armes et des moyens de combat plus sophistiqués, son intérêt pour un règlement diminuait également. La guerre s’est ainsi retrouvée liée à des calculs militaires dépassant largement ce qui se déroulait dans les salles de négociation.

L’Arabie saoudite s’est retrouvée confrontée à une équation particulièrement complexe. D’un côté, Riyad accueillait l’une des principales plateformes de négociation visant à mettre fin à la guerre ; de l’autre, le royaume tenait à préserver ses relations avec l’institution militaire soudanaise. Cette situation a rendu son rôle dans la double crise, partagé entre la médiation et la préservation de ses intérêts stratégiques au Soudan et en mer Rouge. Cela ne signifie pas que l’Arabie saoudite cherchait à prolonger la guerre, mais la nature de ses relations régionales et ses intérêts sécuritaires ont constamment mis à l’épreuve sa capacité à exercer une pression équilibrée sur toutes les parties.

L’Égypte, quant à elle, envisageait la guerre sous un angle différent, directement lié à sa sécurité nationale, à sa frontière méridionale et à l’avenir de l’État soudanais. C’est pourquoi Le Caire a adopté une position favorable à l’institution militaire soudanaise, considérant l’armée comme l’institution officielle de l’État, et estimant que l’effondrement de l’armée ou la fragmentation du Soudan pourrait entraîner de graves conséquences pour la sécurité égyptienne. Cette position a toutefois placé Le Caire face à un dilemme en matière de médiation, car lorsqu’un État adopte une position clairement favorable à l’un des protagonistes du conflit, sa capacité à se présenter comme un médiateur neutre s’en trouve limitée.

La Turquie, de son côté, n’est pas entrée dans le dossier soudanais à partir de zéro. Elle entretenait déjà des relations politiques, économiques et militaires avec le Soudan avant le déclenchement de la guerre, tandis que son nom avait été associé ces dernières années au développement de la coopération en matière de défense avec l’armée soudanaise. Avec la poursuite du conflit, des informations ont fait état de l’utilisation par les Forces armées soudanaises de drones turcs, notamment des appareils de type Bayraktar et Akıncı. L’introduction de ce type de technologie a contribué à modifier la nature des combats, les drones offrant à l’armée des capacités accrues de reconnaissance, de ciblage et de frappe de positions éloignées des lignes de front traditionnelles.

En février 2026, des images satellites publiées par Reuters concernant la présence de drones turcs de type Akıncı sur une base égyptienne située à proximité de la frontière soudanaise ont suscité des interrogations sur l’évolution de la coopération militaire liée à la guerre. Les Forces de soutien rapide ont accusé l’Égypte de participer à des frappes aériennes à l’intérieur du Soudan, ce que Le Caire a démenti. Ces développements révèlent la complexité croissante de la situation, la technologie militaire étrangère étant devenue un élément des calculs de guerre, tandis que la nature de certaines accusations demeure contestée entre les parties.

Le Qatar a lui aussi maintenu des relations politiques avec la direction de l’armée soudanaise. Des médias spécialisés ont fait état d’un soutien politique et financier à l’armée, ainsi que d’informations concernant une aide militaire. Toutefois, le niveau des éléments disponibles concernant la nature et les détails de ce soutien varie selon les cas. Il est donc essentiel de distinguer les informations documentées des accusations qui n’ont pas toutes fait l’objet d’une vérification indépendante. Néanmoins, l’existence d’un vaste réseau de relations politiques et financières autour des protagonistes de la guerre a contribué à créer un environnement régional dans lequel le conflit est devenu davantage lié à des acteurs extérieurs.

Le principal problème de la médiation au Soudan n’était pas l’absence d’initiatives, mais l’incapacité à modifier les calculs des parties belligérantes. Des accords peuvent être signés et des déclarations publiées, mais si chaque partie reste en mesure d’obtenir des armes, des financements et un soutien politique de l’étranger, les incitations à respecter la paix s’affaiblissent.

C’est là qu’apparaît le rôle préoccupant des armements sophistiqués. La guerre au Soudan ne repose plus uniquement sur les armes conventionnelles et les forces terrestres. Les drones sont devenus un élément essentiel des combats, permettant aux parties de frapper des positions éloignées et d’infliger d’importants dégâts aux infrastructures, aux aéroports, aux dépôts et aux installations militaires. À mesure que ces capacités se développent, la guerre devient également plus susceptible de s’étendre d’une région à l’autre.

Cette évolution a également entraîné un élargissement du cercle des cibles. Port-Soudan, qui s’est transformée pendant la guerre en un centre majeur du gouvernement ainsi qu’en un point de passage important pour l’aide et les opérations humanitaires, a été visée par des attaques de drones en mai 2025. Cela a constitué un indicateur du déplacement des combats vers des zones qui étaient considérées comme relativement éloignées de l’épicentre des affrontements. Les lignes de front de la guerre sont ainsi devenues moins clairement définies qu’à ses débuts, tandis que l’intérieur du Soudan lui-même s’est transformé en théâtre d’opérations.

À mesure que la guerre s’est prolongée, il est devenu difficile de dissocier la trajectoire politique de la trajectoire militaire. Chaque avancée militaire se répercutait sur la table des négociations, tandis que chaque livraison d’armes ou nouveau drone modifiait les calculs des parties. Par conséquent, toute médiation qui ne s’attaque pas aux sources d’armes et de financement reste exposée à l’échec, même lorsqu’elle parvient à réunir les représentants de l’armée et des Forces de soutien rapide autour d’une même table.

La multiplication des initiatives régionales n’a pas non plus nécessairement produit de meilleurs résultats. Plusieurs démarches ont été associées à l’Arabie saoudite et aux États-Unis, tandis que d’autres étaient liées à l’Union africaine et à l’Autorité intergouvernementale pour le développement, en plus de différentes initiatives internationales. Avec la multiplication des médiateurs, un problème de coordination des pressions et des positions est parfois apparu, tandis que les deux parties belligérantes conservaient une marge de manœuvre entre les différentes initiatives.

Il en résulte que la guerre est entrée dans un cycle difficile à briser. Une partie reçoit un soutien militaire, réalise des gains sur le terrain et pousse l’autre à rechercher un soutien en réponse. Ce nouveau soutien entraîne ensuite une nouvelle phase d’escalade. Avec le temps, le règlement politique devient plus difficile, car chaque partie fonde ses calculs sur sa capacité à tenir militairement.

C’est pourquoi mettre fin à la guerre au Soudan exige de modifier l’équation régionale autant que de parvenir à un accord soudanais. La pression exercée sur les parties belligérantes doit s’accompagner d’une pression sur les sources d’armes et de financement. De même, la protection des civils et l’accès à l’aide humanitaire devraient faire partie intégrante de tout accord contraignant et susceptible de faire l’objet d’un mécanisme de surveillance.

L’expérience de Djeddah et des autres processus offre une leçon claire : il n’est pas possible de mettre fin à une guerre bénéficiant d’un soutien extérieur en se contentant d’appeler ses protagonistes au dialogue. Le dialogue nécessite un environnement dans lequel la poursuite des combats devient plus coûteuse que le recours à un règlement négocié. Tant que les armes resteront disponibles et que chaque partie estimera qu’une victoire militaire est possible, la table des négociations restera tributaire de ce qui se passe sur les champs de bataille.

En définitive, la crise de la médiation au Soudan ne résidait pas dans un manque de médiateurs, mais dans le fait que la diplomatie tentait d’arrêter une guerre qui dépendait de plus en plus de la puissance militaire, de la technologie et du soutien extérieur. C’est pourquoi un véritable cessez-le-feu nécessite davantage qu’une nouvelle signature : il exige une transformation des conditions qui permettent à la guerre de se poursuivre.

Afficher plus
Bouton retour en haut de la page