De l’Inde à ِAl-Gaili : comment les documents retracent-ils le parcours du chlore, de la station de traitement des eaux au champ de bataille soudanais ?
La pièce la plus compromettante du dossier des armes chimiques soudanaises n’était ni une bombe sophistiquée ni un laboratoire secret souterrain, mais une bouteille de chlore portant un numéro de série. Un objet métallique d’apparence ordinaire qui, après être tombé près d’une base militaire dans la région d’Al-Gaili, au nord de Khartoum, en septembre 2024, est devenu l’un des principaux indices ayant conduit les enquêteurs sur une longue piste. Celle-ci commence auprès d’une entreprise indienne exportatrice de produits destinés au traitement de l’eau, passe par une société soudanaise liée à l’institution militaire et aboutit sur un champ de bataille où les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide s’accusent mutuellement de violations.
Au départ, l’histoire paraît simple : un produit chimique habituellement utilisé pour purifier l’eau potable arrive au Soudan, puis des bouteilles similaires apparaissent sur des sites d’attaques à proximité de la raffinerie d’ِAl-Gaili. Mais lorsque les équipes d’enquête ont commencé à confronter les photographies, les documents, les numéros des bouteilles et les registres commerciaux, une chaîne beaucoup plus complexe est apparue.
Les enquêtes menées par France 24 en coopération avec le centre C4ADS ont conclu qu’une partie du parcours du chlore retrouvé sur les sites d’attaques pouvait être retracée jusqu’à une entreprise indienne et que la société soudanaise qui l’avait importé était liée à l’armée. En septembre 2026, des documents classifiés du renseignement publiés par le Washington Post et le New York Times ont apporté un nouvel élément au dossier, faisant état d’un programme militaire visant à développer, en 2024, des munitions utilisant du chlore.
La question n’est donc plus simplement : y avait-il du chlore dans la zone des combats ?
Elle devient : comment le chlore est-il passé d’une chaîne d’approvisionnement civile à un programme militaire, avant d’apparaître sur le site d’une attaque ?
La bouteille qui a déclenché l’enquête
Le 5 septembre 2024, l’un des incidents qui allaient par la suite devenir au cœur des enquêtes internationales sur la question des armes chimiques soudanaises s’est produit. La zone entourant la raffinerie pétrolière d’ِAl-Gaili, au nord de Khartoum, était alors le théâtre d’affrontements entre l’armée et les Forces de soutien rapide.
Des photographies et des vidéos sont apparues, montrant une grande bouteille tombée dans la base militaire de Gary, située à proximité de la raffinerie. Selon l’enquête menée par France 24, les enquêteurs sont parvenus à géolocaliser les images et à les mettre en relation avec la date de l’attaque.
Mais le plus important n’était pas l’image elle-même : c’était le numéro visible sur la bouteille.
Selon l’enquête publiée ultérieurement, les chercheurs sont parvenus à reconstituer le numéro de série inscrit sur le conteneur : GC-1983-1715. De tels détails peuvent généralement sembler insignifiants dans la couverture d’une guerre, mais dans les enquêtes en sources ouvertes, ils peuvent constituer une véritable empreinte numérique permettant de passer d’une photographie aux registres d’expédition et de commerce.
Au lieu de rester un simple objet non identifié sur une photographie publiée sur les réseaux sociaux, la bouteille est devenue le point de départ d’une autre série de questions : qui l’a fabriquée ? Qui l’a expédiée ? Qui l’a importée ? Et dans quel but ?
C’est ainsi qu’une seule photographie peut passer du statut de contenu potentiellement propagandiste à celui d’élément de preuve susceptible d’être vérifié.
Du Soudan à l’Inde
France 24 a collaboré avec C4ADS, une organisation spécialisée dans l’analyse des réseaux commerciaux et des chaînes d’approvisionnement, afin de tenter de retracer l’origine des bouteilles.
L’analyse des registres commerciaux a montré que des cargaisons de chlore étaient arrivées au Soudan en 2024 en provenance d’une entreprise indienne, Chemtrade International Corporation, qui produit et exporte du chlore pour des usages légitimes, notamment le traitement de l’eau.
C’est là qu’apparaît le premier paradoxe de l’affaire.
L’entreprise indienne ne vendait pas une substance initialement classée comme une arme. Le chlore est un produit industriel aux usages civils très nombreux. Par conséquent, le simple fait de l’exporter vers le Soudan ne constitue pas une preuve d’une intention militaire.
Mais l’enquête ne s’est pas arrêtée à l’entreprise exportatrice.
Selon C4ADS, des registres commerciaux indiquaient que les cargaisons étaient arrivées au Soudan par l’intermédiaire de Ports Engineering Company, une société que l’organisation affirme être majoritairement détenue par Giad Industrial Group, lui-même lié aux Forces armées soudanaises. C4ADS a estimé que cette chaîne renforçait la probabilité que la cargaison soit finalement parvenue à l’armée soudanaise.
Ce point est particulièrement important, car il ne signifie pas que l’entreprise indienne a participé à l’armement de l’armée ni qu’elle savait que le chlore serait utilisé comme arme. Au contraire, les enquêtes ont indiqué que le produit était destiné au traitement de l’eau.
Selon les éléments publiés, le problème serait survenu à une étape ultérieure, lorsque le produit est entré dans le réseau d’approvisionnement soudanais.
Usage civil… puis détournement
Le chlore est essentiel pour lutter contre les bactéries dans les réseaux d’eau. Dans un pays ravagé par la guerre et confronté à la propagation de maladies et d’épidémies, sa présence dans les stations de traitement des eaux est normale, voire indispensable.
Mais les nouvelles enquêtes indiquent qu’une partie de cette substance aurait pu quitter son circuit civil.
C’est l’un des aspects les plus préoccupants du dossier.
Une guerre n’a pas toujours besoin de produire une arme chimique à partir de zéro. En théorie, une substance déjà disponible sur le marché peut être transformée en outil militaire si les moyens nécessaires à son transport, à son stockage et à son utilisation sont disponibles.
Les documents obtenus par le New York Times, selon son enquête publiée en septembre 2026, ont toutefois révélé un aspect encore plus inquiétant. Des documents du renseignement comprenaient des photographies et des messages faisant état de l’obtention de chlore auprès de différentes sources, notamment de bouteilles arrivées d’Égypte et d’autres qui auraient été prélevées dans une station de traitement des eaux à Omdurman.
Selon l’enquête, l’un des officiers dont le nom était associé au programme d’armes chimiques aurait indiqué avoir obtenu des bouteilles auprès de la station de traitement des eaux d’Al-Manara.
Si ces informations étaient confirmées indépendamment, elles révéleraient une évolution extrêmement dangereuse : une substance destinée à protéger la population contre les maladies serait devenue, selon les documents, un élément d’un programme militaire dirigé contre des adversaires.
Pourquoi ِAl-Gaili est-elle importante ?
Le choix de la raffinerie d’ِAl-Gaili peut sembler n’être qu’un détail militaire, mais il constitue en réalité un élément essentiel pour comprendre l’affaire.
La raffinerie était une infrastructure stratégique majeure et les Forces de soutien rapide en avaient le contrôle au moment où les attaques ont eu lieu. L’armée cherchait alors à reprendre la zone.
Les 5 et 13 septembre 2024, des enquêtes ont documenté des attaques autour de l’installation, tandis que des photographies et des vidéos montrant des bouteilles de chlore et des traces de nuages gazeux sont apparues.
L’enquête de France 24 s’est appuyée sur des dizaines de photographies et de vidéos dont les dates et les lieux ont été établis, puis comparés à des témoignages locaux. Cinq experts des armes et des substances chimiques ont également été consultés. L’enquête a conclu que des conteneurs de chlore avaient été largués depuis les airs à au moins deux reprises.
Il s’agit d’un point crucial.
Si les conteneurs ont été largués depuis un avion militaire, le nombre d’acteurs susceptibles d’avoir mené ces attaques se réduit considérablement, puisque les Forces armées soudanaises disposaient de la capacité nécessaire pour mener ce type d’opérations aériennes.
C’est pourquoi des rapports ultérieurs ont indiqué que les éléments recueillis sur le terrain pointent vers une responsabilité de l’armée dans ces attaques.
Il convient toutefois de distinguer deux choses : établir la présence d’une substance chimique sur le site d’une attaque et établir quelle partie a ordonné son utilisation.
Le premier point peut être étayé par les photographies, les vidéos et l’analyse des conteneurs. Le second nécessite des éléments supplémentaires concernant la chaîne de commandement et les ordres donnés.
C’est précisément à ce niveau que les nouveaux documents prennent toute leur importance.
Des grands conteneurs à la bombe spécialement conçue
L’un des aspects les plus troublants du dossier est apparu dans les documents publiés par le New York Times et le Washington Post.
Ces éléments ne font pas seulement état du largage de conteneurs de chlore déjà disponibles, mais aussi d’une tentative visant à développer une munition militaire spécialement conçue pour disperser le gaz.
Selon le New York Times, le général de brigade Tarek Hussein aurait, d’après les documents, dirigé les efforts visant à développer une munition combinant une charge explosive et environ 33 livres de chlore gazeux, soit près de 15 kilogrammes. Les documents comprenaient des schémas de prototypes ainsi que des essais menés dans le désert.
C’est ici qu’apparaît un élément particulièrement important dans l’évolution du programme.
Si l’utilisation d’un conteneur civil de chlore peut correspondre à un détournement d’usage ou à l’emploi d’une arme improvisée, la conception d’une nouvelle munition spécialement destinée à disperser du chlore traduit un niveau de planification différent.
La différence entre les deux situations est comparable à celle qui existe entre l’utilisation d’une substance disponible sur le terrain et la création d’un système d’armement.
Selon les documents publiés, l’objectif de la conception n’était pas simplement de transporter du chlore, mais de combiner l’effet de l’explosion à celui du gaz.
D’après les messages rapportés par le New York Times, les concepteurs évoquaient la possibilité de provoquer des blessures par l’explosion et les éclats tout en dispersant le gaz, en cherchant parallèlement à réduire les traces laissées par l’utilisation de la substance chimique.
Si l’authenticité de ces messages était établie, ils constitueraient un élément important démontrant l’intention militaire, et pas seulement la présence de la substance.
Les essais de bombes dans le désert
Les documents apportent un autre élément : les essais.
Selon le New York Times, le programme aurait commencé en juillet 2024 et les documents comprenaient des photographies et des vidéos d’essais de munitions contenant du chlore dans une zone désertique.
Le journal indique qu’un message attribué au général de brigade Tarek Hussein, envoyé après un essai réalisé le 22 juillet, faisait état de la réussite du test, de l’impact de la munition sur la cible et de la libération du gaz. Les documents montrent également, selon le reportage, un message d’un autre officier soulignant la nécessité de maintenir le secret.
Cette partie du dossier, si elle était confirmée, aurait un poids exceptionnel dans l’enquête.
Car elle établit un lien entre quatre éléments distincts :
la substance chimique, la munition, l’essai et l’institution militaire.
Cela est plus significatif que la simple découverte d’un conteneur de chlore dans une zone de guerre.
Il convient néanmoins de souligner que ces informations proviennent d’un dossier de renseignement transmis par une partie du Moyen-Orient aux deux journaux, et que l’indépendance de la source, la chaîne de conservation des documents et leur authenticité restent des questions qui doivent faire l’objet d’un examen approfondi.
Les scorpions morts
Parmi les détails les plus étranges du nouveau dossier figure celui concernant le lieu de fabrication des munitions.
Selon le New York Times, les documents font état de fuites de chlore provenant de certaines bombes pendant leur fabrication, ainsi que de la découverte d’insectes et de scorpions morts à l’intérieur d’une installation, ce qui pourrait indiquer une fuite de gaz.
Ces détails peuvent sembler secondaires, mais ils revêtent en réalité une certaine importance technique.
Le chlore est un gaz toxique et une fuite dans une installation fermée peut rapidement affecter les organismes qui s’y trouvent. Si ce récit est exact, la mort d’insectes et de scorpions ne constitue pas à elle seule la preuve de l’existence d’un programme d’armes, mais elle est compatible avec l’hypothèse de la présence d’une substance chimique toxique sur les lieux.
Une fois encore, la véritable valeur réside dans la convergence des indices.
Les insectes morts, à eux seuls, ne prouvent rien.
Les photographies, à elles seules, ne prouvent rien.
Les messages, à eux seuls, peuvent nécessiter une vérification.
Mais lorsque les photographies, les messages, les essais, les registres commerciaux et les conteneurs portant des numéros concordants sont réunis, il devient nécessaire de considérer le dossier comme une affaire nécessitant une enquête internationale approfondie.
La contradiction qui reste à expliquer
Il subsiste néanmoins un point qui n’a pas été tranché par les éléments publiés.
Les bombes décrites dans les nouveaux documents comme des munitions conçues par le programme militaire étaient plus petites et plus sophistiquées que les grandes bouteilles de chlore documentées par France 24 à Al-Gaili.
Le New York Times a indiqué que l’enquête française avait établi que les armes utilisées lors des attaques étaient de grandes bouteilles de gaz, et non les petites munitions que le programme militaire cherchait à développer. La raison exacte de cette différence n’était pas entièrement claire.
Ce détail est important, car il empêche de tirer une conclusion qui ne serait pas étayée par les preuves.
L’existence d’un programme visant à développer des bombes chimiques ne prouve pas automatiquement que ces mêmes bombes ont été utilisées à ِAl-Gaili.
En revanche, l’existence d’attaques au chlore à ِAl-Gaili, conjuguée à celle d’un programme militaire visant à développer des armes au chlore au cours de la même période, crée un lien qui mérite d’être examiné.
Il est possible que l’armée ait d’abord utilisé des conteneurs civils ou des armes improvisées avant de tenter de développer des munitions plus spécialisées.
Il est également possible que le nouveau programme soit distinct des attaques d’Al-Gaili.
Il pourrait enfin exister différentes sources de chlore et différents types d’armes.
Les documents publiés ne permettent pas de trancher entre ces différentes hypothèses.
Qui détient l’indice le plus solide ?
Lorsque l’on met les éléments en regard, plusieurs niveaux apparaissent.
Le premier est celui de la preuve visuelle : des photographies et des vidéos montrant des bouteilles de chlore et des attaques autour d’Al-Gaili.
Le deuxième est celui de la preuve géographique : la localisation des images et leur comparaison avec les installations militaires et le site de la raffinerie.
Le troisième est celui de la preuve commerciale : le suivi de cargaisons de chlore depuis une entreprise indienne jusqu’au Soudan, puis leur rattachement à une société soudanaise liée à l’armée, selon l’enquête de C4ADS.
Le quatrième est celui de la preuve issue du renseignement : des documents, des photographies et des messages faisant état d’un programme militaire visant à développer des munitions au chlore.
Le cinquième est celui de la position américaine : en 2025, les États-Unis ont annoncé être parvenus à la conclusion que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques en 2024 et ont pris des mesures coercitives, bien que les éléments sur lesquels Washington s’était fondé n’aient pas été intégralement rendus publics.
Aucune de ces couches de preuves ne suffit à elle seule à clore le dossier, mais leur convergence rend les accusations nettement plus sérieuses.
De la station de traitement des eaux au front
La conclusion la plus préoccupante de ce dossier est peut-être que l’arme chimique n’est pas nécessairement apparue dans un laboratoire militaire spécialisé.
Une partie des substances se trouvait initialement dans un système civil dont l’objectif était de fournir une eau potable sûre à la population.
C’est là que réside l’une des tragédies de la guerre soudanaise : les infrastructures censées protéger les civils peuvent, dans un contexte de chaos et de guerre, devenir une source de substances utilisées contre eux ou contre les combattants.
Si les documents faisant état de l’obtention de chlore auprès de stations de traitement des eaux sont authentifiés, l’affaire dépasse la seule question des armes chimiques et soulève une autre interrogation : comment l’aide et les produits humanitaires ont-ils été transformés en éléments de l’économie de guerre ?
Cette question ne concerne pas uniquement le Soudan.
Elle constitue un avertissement pour toutes les parties qui acheminent des produits de traitement de l’eau, des médicaments et du matériel médical vers des zones de conflit : les produits à double usage nécessitent des mécanismes de traçabilité et de contrôle capables d’empêcher leur détournement à des fins meurtrières.
Les preuves s’accumulent… mais l’enquête n’est pas terminée
À ce stade, il n’est pas nécessaire d’exagérer la portée du dossier pour en souligner la gravité.
Les éléments déjà publiés suffisent à faire de l’affaire du chlore l’un des dossiers les plus sensibles de la guerre au Soudan.
Les enquêtes de France 24 et de C4ADS ont relié des conteneurs apparus sur les sites des attaques à une chaîne d’approvisionnement commerciale associée à une entreprise soudanaise ayant des liens avec l’institution militaire.
Les nouvelles enquêtes journalistiques publiées en septembre 2026 ont ajouté des documents faisant état du développement, des essais et du stockage de munitions au chlore, ainsi que d’une tentative de dissimulation des traces du programme après sa découverte, selon le Washington Post.
Parallèlement, la question juridique et politique fondamentale demeure : ces éléments peuvent-ils être transformés en un dossier judiciaire documenté permettant d’établir les responsabilités individuelles et la chaîne de commandement ?
Cela nécessite davantage que des enquêtes journalistiques.
Il faut une enquête internationale indépendante, l’examen des documents originaux, l’audition des témoins, l’analyse des résidus chimiques, l’examen des registres de vols et d’expéditions, ainsi que la vérification des documents et des communications numériques.
Mais le parcours que les éléments disponibles permettent jusqu’à présent de reconstituer est suffisamment clair pour remettre fermement la question sur la table :
du chlore importé à des fins civiles, une entreprise liée à l’institution militaire, des conteneurs apparus sur des sites d’attaques, des avions menant des opérations de bombardement, puis des documents faisant état d’un programme militaire visant à développer des munitions chimiques.
Toutes les étapes de la chaîne ne sont peut-être pas encore établies, mais il n’est désormais plus facile de réduire l’affaire à une simple accusation dépourvue de preuves.
La question qui demeure ouverte est la plus inquiétante : si l’armée a effectivement commencé à fabriquer des munitions au chlore durant l’été 2024, combien de ces munitions a-t-elle produites ? Où sont-elles allées ? Ont-elles été détruites ou sont-elles toujours stockées quelque part au Soudan ?
La réponse à cette question pourrait être plus importante que tout ce qui a été révélé jusqu’à présent, car elle déterminera si l’histoire des armes chimiques soudanaises appartient à la guerre de 2024 ou si elle représente un risque susceptible de se prolonger au-delà.
