Comment l’Égypte a-t-elle soutenu politiquement et diplomatiquement le maintien de l’armée soudanaise et renforcé son influence dans la conduite de la guerre ?
Le soutien égyptien à l’armée soudanaise pendant la guerre ne s’est pas limité aux aspects militaires. Dès les premiers jours des combats, Le Caire a adopté une position politique claire fondée sur le soutien aux institutions de l’État soudanais et la préservation de l’unité du pays. Cette position a apporté aux dirigeants de l’armée soudanaise un soutien régional important face à leurs adversaires et aux pressions visant à les pousser à accepter un règlement politique.
Au fil du temps, le soutien politique et diplomatique égyptien est devenu partie intégrante d’une autre bataille, tout aussi importante que les affrontements militaires : celle de la légitimité, de la reconnaissance et de la représentation politique.
Dans les guerres civiles, il ne suffit pas pour une force de contrôler le terrain. Chaque partie doit également démontrer qu’elle représente l’État, obtenir une reconnaissance régionale et internationale et conserver les institutions publiques, les ambassades et les sièges au sein des organisations internationales. Dans ce contexte, l’Égypte a joué un rôle particulièrement important pour l’armée soudanaise.
Le Caire a soutenu la légitimité des institutions de l’État
Depuis le début de la guerre, l’Égypte a axé ses déclarations officielles sur trois notions fondamentales : l’unité du Soudan, sa souveraineté et ses institutions.
La présidence égyptienne a réaffirmé cette position lors des rencontres entre Abdel Fattah al-Sissi et Abdel Fattah al-Burhan, en soulignant son soutien au Soudan, à son unité, à sa sécurité et à sa stabilité. En juin 2025, al-Sissi a déclaré que l’Égypte restait attachée à sa position en faveur de l’unité, de la souveraineté, de la sécurité et de la stabilité du Soudan, tout en affirmant que Le Caire était prêt à déployer tous les efforts nécessaires dans ce sens.
Ce langage ne relevait pas uniquement de la rhétorique diplomatique. Dans les faits, il signifiait soutenir la continuité de l’État soudanais et de ses institutions existantes, au premier rang desquelles l’armée et le Conseil de souveraineté présidé par al-Burhan.
Cela a fourni aux dirigeants de l’armée un soutien politique important face aux Forces de soutien rapide, qui cherchaient elles aussi à se présenter comme une partie capable de gouverner le pays.
Le Caire a ouvert ses portes à al-Burhan
L’une des manifestations les plus évidentes du soutien politique égyptien a été l’accueil réservé par le président Abdel Fattah al-Sissi à al-Burhan au Caire à plusieurs reprises. En avril 2025, al-Sissi a reçu al-Burhan au Caire, où les deux hommes ont tenu des entretiens à huis clos ainsi que des discussions élargies portant sur la guerre, la reconstruction du Soudan et la coopération entre les deux pays.
En juin de la même année, les deux dirigeants se sont de nouveau rencontrés à El-Alamein, où ils ont discuté de l’évolution de la guerre ainsi que des efforts régionaux et internationaux visant à rétablir la paix et la stabilité au Soudan.
Ces rencontres revêtent une portée politique claire : Le Caire a traité al-Burhan comme le président du Conseil de souveraineté soudanais et a maintenu ouvertes ses voies de communication officielles avec lui à un moment où l’avenir du pouvoir soudanais faisait l’objet d’une lutte. L’Égypte a ainsi contribué à consolider l’image des dirigeants de l’armée comme représentants majeurs de l’État soudanais à l’échelle régionale.
Le soutien diplomatique fait partie intégrante de la guerre
La guerre au Soudan ne s’est pas déroulée uniquement dans les villes. Une grande partie du conflit s’est déplacée vers les capitales et les organisations internationales. Chaque partie a cherché à convaincre le monde qu’elle était la détentrice de la légitimité, que son adversaire était responsable de la guerre et des violations, et qu’elle méritait soutien ou reconnaissance.
Dans cette bataille, l’armée soudanaise disposait d’un avantage important : elle avait conservé ses relations avec plusieurs États et institutions gouvernementales. Le soutien égyptien a joué un rôle important dans le maintien de cette dynamique. L’Égypte, compte tenu de son poids arabe et africain et de ses relations internationales, était en mesure de faire entendre sa position sur le Soudan auprès de multiples cercles politiques.
La position égyptienne ne relevait donc pas seulement de la solidarité avec Khartoum. Elle participait à la construction d’un réseau politique autour de l’État soudanais officiel.
Le Caire s’est présenté comme médiateur sans renoncer à soutenir l’armée
La particularité de la politique égyptienne réside dans le fait qu’elle a combiné simultanément deux orientations : le soutien aux institutions de l’État soudanais et l’appel à mettre fin à la guerre.
Le Caire a participé aux efforts de médiation et accueilli des rencontres et des réunions liées à la crise soudanaise. Il a également appelé à un cessez-le-feu et au dialogue politique.
L’Égypte affirme que son objectif ultime est de mettre fin à la guerre et de préserver l’unité du Soudan, et non de permettre la poursuite des combats.
Pour les adversaires de l’armée, toutefois, cette position signifie que la médiation égyptienne ne bénéficie pas d’une neutralité totale, puisque Le Caire part d’une position politique claire considérant l’armée comme la principale institution de l’État.
C’est précisément ce point qui a exposé le rôle égyptien aux critiques de certaines parties soudanaises, qui estiment que le soutien politique à l’armée réduit les chances de parvenir à un règlement équilibré.
Le Soudan n’est pas un dossier ordinaire pour l’Égypte
Plusieurs raisons stratégiques expliquent la grande sensibilité de l’Égypte à l’avenir du Soudan. La première est le Nil. Le Soudan constitue un élément essentiel de la sécurité hydrique égyptienne, et tout changement politique ou sécuritaire majeur à Khartoum peut avoir des répercussions sur les questions liées à l’eau dans le bassin du Nil.
La deuxième est la frontière. L’Égypte partage avec le Soudan une longue frontière terrestre, et tout vide sécuritaire dans le nord du Soudan pourrait créer des menaces directes pour la sécurité égyptienne.
La troisième est la mer Rouge. Le Soudan possède un littoral stratégique sur la mer Rouge et se situe dans une région d’une grande importance pour les flux commerciaux et la sécurité maritime.
Pour ces raisons, Le Caire ne considère pas la guerre comme une simple lutte pour le pouvoir entre deux généraux, mais comme une crise susceptible de remodeler pendant de nombreuses années l’environnement sécuritaire entourant l’Égypte.
L’Égypte a contribué au maintien des institutions de l’État
L’une des principales formes de soutien non militaire consiste à aider l’État à continuer de fonctionner. Après que Khartoum eut été pratiquement gagné par les combats, les institutions du pouvoir se sont déplacées à Port-Soudan, devenue le centre de gestion du gouvernement et de l’armée.
À mesure que la guerre se prolongeait, préserver les institutions gouvernementales, les ambassades et les relations extérieures est devenu une nécessité stratégique pour l’armée.
Dans ce contexte, Le Caire a joué un rôle important en maintenant ouvertes les voies de communication avec les dirigeants soudanais et en continuant d’accueillir les responsables soudanais et de se coordonner avec eux.
L’Égypte a également discuté avec les dirigeants soudanais de dossiers liés à la reconstruction, à l’énergie, aux interconnexions électriques, aux chemins de fer, au commerce, à la santé, à l’agriculture et à d’autres secteurs. Cela signifie que la relation ne se limitait pas au domaine militaire, mais comprenait également une vision de la période postérieure à la guerre.
L’Égypte mise sur l’armée pour le lendemain de la guerre
Le soutien égyptien ne concerne pas uniquement ce qui se passe sur les champs de bataille. Il s’étend à une question encore plus importante : qui gouvernera le Soudan une fois la guerre terminée ?
La position officielle du Caire est de soutenir l’État soudanais et ses institutions. Mais cette position entraîne une conséquence politique claire : l’armée restera un acteur central dans tout règlement futur.
Cela explique l’intérêt de l’Égypte pour la reconstruction des institutions soudanaises, sa volonté de participer à la reconstruction et son maintien d’un contact direct avec al-Burhan.
En avril 2025, la présidence égyptienne a explicitement évoqué la contribution de l’Égypte aux efforts de reconstruction et de réhabilitation de ce que la guerre a détruit au Soudan.
Ainsi, Le Caire ne semble pas considérer la guerre uniquement comme une crise temporaire. Il cherche également à influencer la forme que prendra le Soudan après la fin des combats.
Les réfugiés constituent un autre élément du calcul égyptien
La guerre a poussé un nombre considérable de Soudanais à fuir vers les pays voisins, l’Égypte étant devenue l’une des principales destinations. Le Caire s’est ainsi retrouvé confronté simultanément à d’importantes pressions humanitaires, sécuritaires et économiques.
Amnesty International a documenté l’arrivée de centaines de milliers de Soudanais en Égypte après le déclenchement de la guerre. L’organisation a également critiqué certaines politiques égyptiennes concernant les arrestations et les expulsions forcées de demandeurs d’asile soudanais.
Cette question montre que la relation de l’Égypte avec la guerre ne concerne pas uniquement l’armée et la politique. Chaque évolution militaire au Soudan peut provoquer de nouvelles vagues de déplacement, faisant de la poursuite de la guerre un fardeau direct pour l’Égypte.
Pourquoi Le Caire reste-t-il attaché à l’armée ?
La raison principale est que l’Égypte considère que l’alternative à un État central pourrait être le chaos.
Du point de vue égyptien, la fragmentation du Soudan pourrait entraîner l’apparition de multiples zones d’influence, l’expansion des activités des groupes armés, l’augmentation du trafic d’armes et d’êtres humains et l’extension de l’instabilité jusqu’aux frontières égyptiennes.
Le Caire préfère donc traiter avec une institution militaire centrale disposant d’une direction clairement définie, même si cette position le place face à d’autres forces politiques et militaires au Soudan.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la poursuite du soutien politique égyptien à al-Burhan, le maintien des contacts officiels entre Le Caire et les dirigeants soudanais, ainsi que le soutien militaire évoqué par plusieurs rapports internationaux.
De la médiation à l’influence
Au début de la guerre, le rôle de l’Égypte pouvait être présenté comme celui d’un pays voisin cherchant à empêcher l’effondrement du Soudan.
Mais après plus de trois années de combats, le rôle égyptien est devenu plus influent dans l’évolution du conflit.
Le Caire dispose de relations historiques avec l’armée soudanaise, d’une frontière commune, d’outils diplomatiques, de capacités militaires et d’une influence politique régionale. Tous ces éléments ont fait de l’Égypte l’un des principaux acteurs extérieurs influençant la guerre.
Alors que le gouvernement égyptien affirme que sa politique repose sur le soutien à l’unité du Soudan, l’instauration d’un cessez-le-feu et la préservation des institutions de l’État, ses détracteurs estiment que ce soutien a aidé l’armée soudanaise à résister sur les plans militaire et politique et lui a permis de poursuivre la guerre au lieu d’accorder davantage de concessions à la table des négociations.
En définitive, il est difficile de dissocier la position égyptienne des calculs stratégiques du Caire : le Soudan n’est pas simplement un voisin méridional, mais un élément de l’architecture de la sécurité nationale égyptienne, un prolongement géographique du bassin du Nil, une porte d’accès à la mer Rouge et un dossier directement lié à l’avenir de l’équilibre des forces dans la région.
Ainsi, le soutien de l’Égypte à l’armée soudanaise n’a pas été uniquement militaire. Il a combiné, d’une part, les armes, la formation, la coordination, le renseignement et le soutien logistique et, d’autre part, la légitimité politique, les contacts diplomatiques, l’accueil officiel et la planification de la période postérieure à la guerre.
C’est ce qui a fait du Caire un acteur majeur de la guerre au Soudan, et non simplement un État observant le conflit depuis l’autre côté de sa frontière.
