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Les interventions égyptiennes et la prolongation de la guerre au Soudan


Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan en avril 2023, il a été impossible de dissocier les évolutions internes du pays des considérations stratégiques égyptiennes. Le Caire considère le Soudan comme faisant partie de son espace de sécurité directe, et non comme un simple État voisin. La frontière commune, les eaux du Nil, la sécurité de la mer Rouge, les mouvements de population entre les deux pays ainsi que l’avenir de l’État soudanais sont autant de dossiers qui font de toute instabilité à Khartoum, au Darfour et dans les États frontaliers une question touchant directement les intérêts égyptiens.

C’est pourquoi, dès le début de la guerre, l’Égypte a adopté une position claire fondée sur le soutien aux institutions de l’État soudanais, au premier rang desquelles figure l’armée, tout en appelant simultanément à la cessation des combats et à la préservation de l’unité du Soudan.

Cette position soulève toutefois une question politique fondamentale. Lorsqu’un État régional s’aligne sur une institution militaire qu’il considère comme la garante de la survie de l’État, il peut, dans les faits, se retrouver plus proche de l’une des parties au conflit, même s’il affirme ne pas souhaiter la poursuite des hostilités.

L’intervention égyptienne au Soudan peut ainsi être analysée sous un angle différent : non pas comme un projet égyptien déclaré visant à prolonger la guerre, mais comme une politique destinée à protéger les intérêts de l’Égypte, susceptible néanmoins de contribuer indirectement à la prolongation du conflit lorsqu’elle rend la poursuite de l’option militaire moins coûteuse pour le camp sur lequel Le Caire mise.

Le soutien à l’armée

La position égyptienne à l’égard de l’armée soudanaise constitue l’un des traits les plus marquants de la politique du Caire depuis le début de la guerre.

L’Égypte a, à plusieurs reprises, affirmé son soutien à l’unité, à la souveraineté et à l’intégrité des institutions du Soudan. Les autorités égyptiennes ont également reçu de hauts responsables soudanais, notamment le commandant de l’armée, Abdel Fattah al-Burhan.

Dans un contexte d’effondrement des institutions de l’État soudanais, Le Caire considère que l’armée représente l’institution la plus capable de préserver l’unité du pays et d’empêcher la transformation du Soudan en une mosaïque de zones d’influence. Cette vision est compréhensible du point de vue de la sécurité nationale égyptienne.

Du point de vue du Caire, l’émergence d’une autorité parallèle ou l’effondrement de l’armée soudanaise pourrait conduire à la fragmentation de l’État et ouvrir la voie à l’expansion de groupes armés et de puissances extérieures à proximité des frontières égyptiennes.

Le problème apparaît toutefois lorsque le soutien à l’institution militaire cesse d’être un soutien à l’État pour devenir un appui politique inconditionnel à la direction militaire.

Car l’armée n’est pas seulement une institution sécuritaire dans cette guerre ; elle est également l’une des parties au conflit. Plus elle bénéficie d’un soutien politique régional important, plus elle peut être en mesure de rejeter les compromis qu’elle estime incompatibles avec ses objectifs.

Le pari sur l’État

La politique égyptienne repose sur une idée centrale : il est impossible de sauver le Soudan en démantelant les institutions de l’État.

Cette vision diffère des approches selon lesquelles la construction d’un nouvel ordre politique devrait commencer par une réduction du rôle de l’institution militaire.

Le Caire craint que l’effondrement de l’armée ne conduise à un scénario similaire à celui de pays où les guerres internes se sont transformées en affrontements ouverts entre milices, rendant la reconstruction de l’État encore plus difficile.

C’est pourquoi l’Égypte place la préservation des institutions étatiques au sommet de ses priorités. Mais ce pari comporte également des risques.

S’attacher aux institutions ne signifie pas nécessairement soutenir les personnes qui les dirigent, pas plus que protéger l’État ne signifie poursuivre la guerre jusqu’à la victoire de l’une des parties.

Le défi de la politique égyptienne consiste donc à distinguer l’armée en tant qu’institution nationale de la direction militaire en tant qu’acteur politique du conflit.

Plus ces deux dimensions se confondent, moins la médiation égyptienne est en mesure de considérer l’autre partie comme un partenaire potentiel dans un processus de règlement.

Les frontières égyptiennes

La frontière méridionale de l’Égypte constitue l’une des principales motivations de sa politique à l’égard du Soudan. La longueur de cette frontière, l’immensité désertique qui sépare les deux pays et la difficulté d’exercer un contrôle total sur les zones reculées font de tout vide sécuritaire au Soudan une source d’inquiétude directe pour Le Caire.

La guerre a également provoqué d’importants mouvements de déplacement vers l’Égypte, imposant des charges supplémentaires à l’État égyptien.

Du point de vue sécuritaire, Le Caire ne souhaite pas voir les régions septentrionales du Soudan devenir un espace ouvert aux armes, aux groupes armés et aux réseaux de contrebande.

C’est pourquoi la victoire d’une force militaire centrale au Soudan peut sembler, aux yeux de l’Égypte, plus sûre qu’un règlement conduisant à un partage de l’influence entre un grand nombre de groupes armés.

Mais ces mêmes considérations sécuritaires peuvent pousser Le Caire à privilégier une issue militaire au détriment d’un règlement politique.

C’est là que se manifeste l’une des contradictions du rôle égyptien. Ce que Le Caire considère comme une condition de stabilité peut être perçu par les adversaires de l’armée soudanaise comme l’une des causes de la prolongation de la guerre.

La crise du Nil

Il est impossible de comprendre la politique égyptienne à l’égard du Soudan sans prendre en compte la question des eaux du Nil. L’Égypte dépend de manière quasi essentielle du Nil, et toute modification majeure des équilibres politiques et sécuritaires dans les pays du bassin du Nil revêt une importance stratégique pour elle.

Le Soudan occupe une position essentielle dans le système du Nil, en raison de sa situation géographique, de ses barrages et projets hydrauliques, ainsi que de ses relations avec les États de la région.

L’existence d’un gouvernement soudanais stable, capable de prendre des décisions claires sur les dossiers régionaux, constitue donc un intérêt direct pour l’Égypte.

À l’inverse, Le Caire craint que la fragmentation du Soudan ne conduise à l’émergence de multiples autorités locales adoptant des politiques contradictoires sur les questions liées à l’eau et à la sécurité frontalière. Cela explique en partie l’attachement de l’Égypte au concept d’un État centralisé.

Mais le lien établi entre la sécurité du Nil et la stabilité politique du Soudan peut également rendre Le Caire plus réticent à l’égard de tout processus politique susceptible d’affaiblir l’influence de l’institution militaire.

L’accueil d’Abdel Fattah al-Burhan

L’accueil réservé par les autorités égyptiennes à Abdel Fattah al-Burhan au Caire a constitué un message politique clair. Pour Le Caire, al-Burhan n’était pas simplement un commandant militaire : il est devenu le représentant de l’État soudanais dans les relations officielles de l’Égypte avec la crise.

Cette position a contribué à consolider l’image de l’armée comme principal interlocuteur du Caire dans le dossier soudanais.

Mais cette politique a également des conséquences sur le processus de négociation. Plus al-Burhan bénéficie de reconnaissance et de soutien politique de la part d’États régionaux influents, moins il peut ressentir la nécessité de faire des concessions importantes à la table des négociations.

Cela ne signifie pas que l’Égypte lui a demandé de poursuivre la guerre, ni que Le Caire souhaite la défaite d’une autre partie.

Mais dans les guerres, les résultats ne se mesurent pas uniquement à ce que les États déclarent ; ils dépendent également de la marge politique et de la capacité de manœuvre qu’ils accordent aux parties belligérantes.

Le soutien militaire

Depuis le début de la guerre, de multiples accusations et rapports ont évoqué différentes formes de soutien extérieur aux parties soudanaises. En ce qui concerne l’Égypte, Le Caire a à plusieurs reprises démenti les accusations selon lesquelles il fournirait un soutien militaire direct aux forces de l’armée soudanaise.

Parallèlement, des rapports et analyses ont fait état, durant la guerre, d’une coopération sécuritaire et militaire entre les deux pays, dans le prolongement des relations historiques entre les armées égyptienne et soudanaise.

L’importance de cette question réside dans le fait que la simple existence d’une coopération militaire étroite peut renforcer la capacité de l’armée soudanaise à résister et à maintenir ses positions.

Il convient toutefois de distinguer la coopération militaire traditionnelle d’une participation directe à la guerre. Le fait que l’Égypte partage des intérêts sécuritaires avec l’armée soudanaise ne signifie pas automatiquement qu’elle mène la guerre en son nom.

L’analyse la plus précise consiste à considérer que le soutien politique et sécuritaire égyptien renforce la position de l’armée dans l’équation soudanaise, même en l’absence d’une intervention militaire égyptienne directe dans les combats.

La formation militaire

L’Égypte entretient une longue histoire de relations militaires avec le Soudan. Les deux pays ont organisé des exercices militaires conjoints et développé une coopération sécuritaire avant le déclenchement de la guerre.

Cette coopération ne constitue pas une exception dans les relations bilatérales, mais elle a acquis une nouvelle dimension après le début des combats.

Lorsqu’un État entretenant des relations militaires étroites avec l’une des parties à une guerre devient également un soutien politique de cette partie, ses relations antérieures entrent inévitablement dans les calculs du conflit.

Le problème ne réside donc pas dans la formation ou la coopération militaire en elles-mêmes, mais dans le contexte dans lequel elles interviennent.

L’armée soudanaise mène une guerre interne, et tout renforcement de ses capacités peut l’aider à tenir sur le plan militaire. Mais cela peut également retarder le moment où elle estime qu’une solution politique serait plus avantageuse que la poursuite des combats.

La médiation égyptienne

Le Caire a également tenté de jouer un rôle politique dans la crise. En juillet 2023, l’Égypte a accueilli une conférence des pays voisins du Soudan afin de coordonner une position régionale face à la guerre. Elle a également appelé à un cessez-le-feu et à la préservation de l’unité de l’État soudanais.

L’Égypte a par ailleurs soutenu plusieurs initiatives politiques et régionales visant à mettre fin à la guerre.

Mais la médiation égyptienne se heurte à une difficulté fondamentale : l’image du Caire auprès de certaines forces soudanaises comme étant plus proche de l’armée.

Un médiateur qui entretient des relations étroites avec l’une des parties au conflit doit fournir davantage d’efforts pour convaincre l’autre partie qu’il est capable de jouer un rôle équilibré.

Dans le cas du Soudan, le soutien égyptien à l’armée a rendu cette mission plus difficile.

Les forces civiles

L’un des principaux points de divergence concernant le rôle de l’Égypte concerne la position du Caire à l’égard des forces civiles soudanaises.

L’Égypte a entretenu des contacts avec différentes forces politiques et civiles, mais elle a accordé une importance particulière à la préservation des institutions de l’État et à l’armée en tant qu’acteur central.

De leur côté, certaines forces soudanaises considèrent que toute solution politique doit restituer le pouvoir aux civils et empêcher la poursuite du rôle politique de l’institution militaire.

Cette distance politique crée une difficulté supplémentaire dans le processus de paix.

Si les forces civiles estiment que Le Caire cherche à reconstruire le système autour de l’institution militaire, tandis que l’Égypte considère que certaines forces civiles risquent d’affaiblir l’État, il devient plus difficile de parvenir à une vision commune de l’avenir du Soudan.

En définitive, cette situation peut contribuer à la poursuite de la guerre, chaque partie estimant que la victoire de sa vision politique exige d’abord une modification du rapport de forces sur le terrain.

Le courant islamiste

La sensibilité du rôle égyptien s’accentue lorsqu’il est question des forces islamistes au Soudan.

L’Égypte possède une longue histoire de confrontation politique avec les Frères musulmans et considère donc l’expansion des courants islamistes au Soudan comme une question de sécurité importante.

Parallèlement, le mouvement islamiste soudanais a historiquement été associé au régime d’Omar el-Béchir et aux institutions de l’État durant les décennies de son pouvoir.

Au cours de la guerre, des rapports ont fait état d’une influence croissante de groupes islamistes armés au sein du camp favorable à l’armée, ainsi que de leurs efforts pour exploiter la guerre afin de retrouver leur influence politique.

L’Égypte se retrouve ainsi face à une équation complexe.

Elle soutient l’armée en tant qu’institution de l’État, mais ne souhaite pas nécessairement le retour du projet islamiste associé à l’ère d’el-Béchir.

La poursuite de la guerre pourrait donc produire une situation contradictoire : renforcer l’armée sur le plan militaire tout en offrant davantage d’espace aux forces idéologiques qui lui sont alliées au sein du paysage politique.

Le risque de division

Du point de vue du Caire, le scénario le plus dangereux pour le Soudan est celui de la division.

L’existence de deux autorités rivales ou de zones d’influence militaire séparées pourrait conduire à des frontières instables, à une augmentation des déplacements de population, à l’expansion des réseaux criminels et de contrebande ainsi qu’à des interventions régionales encore plus complexes.

C’est pourquoi l’Égypte rejette clairement toute trajectoire susceptible de conduire à la partition du Soudan.

Mais la crainte de la division peut également pousser Le Caire à soutenir une option militaire décisive.

C’est là que réside le paradoxe : la guerre prolongée elle-même pourrait constituer la voie la plus rapide vers la fragmentation.

Plus les combats se poursuivent, plus les institutions s’affaiblissent, plus les autorités de fait se consolident et plus les forces locales acquièrent la capacité de créer des administrations et des centres d’influence indépendants.

Par conséquent, la protection de l’unité du Soudan exige la fin de la guerre, et non simplement le soutien à l’une des parties jusqu’à sa victoire.

La prolongation du conflit

Les éléments disponibles ne permettent pas d’affirmer que l’Égypte cherche délibérément à prolonger la guerre au Soudan.

Mais la politique égyptienne peut être critiquée sous un autre angle : son soutien politique à l’armée réduit-il les incitations à parvenir à un règlement ?

Si l’armée estime bénéficier d’un soutien régional et politique lui permettant de préserver sa capacité à poursuivre le conflit, elle peut considérer que d’importantes concessions lors des négociations ne sont pas nécessaires.

C’est précisément ce que signifie une prolongation indirecte de la guerre.

Un État extérieur n’a pas besoin d’annoncer son souhait de voir les combats se poursuivre pour influencer leur durée. Il suffit qu’il fournisse à l’une des parties une couverture politique, diplomatique ou sécuritaire lui permettant de continuer la guerre à moindre coût.

Les intérêts du Caire

En définitive, il est impossible de dissocier l’intervention égyptienne des intérêts propres de l’Égypte.

Le Caire souhaite un Soudan unifié, une armée forte, des frontières sécurisées, un gouvernement stable et l’absence de toute force hostile à proximité de sa frontière méridionale.

Ce sont des objectifs logiques pour tout État.

Mais les moyens permettant de les atteindre peuvent différer.

Si la stabilité exige la fin de la guerre, alors le soutien à une seule partie, quelles que soient les motivations qui le sous-tendent, peut produire l’effet inverse.

Si l’objectif est d’empêcher l’effondrement de l’État, la meilleure solution n’est pas nécessairement une victoire militaire, mais un règlement permettant de préserver les institutions de l’État tout en restituant le pouvoir politique aux civils.

La voie vers une solution

L’Égypte pourrait jouer un rôle plus efficace si elle passait d’un soutien à l’armée en tant qu’acteur politique à un soutien à l’institution militaire en tant que composante de l’État, tout en exerçant simultanément des pressions sur celle-ci pour qu’elle accepte un règlement politique.

Le Caire pourrait également utiliser ses relations étroites avec la direction soudanaise pour encourager un cessez-le-feu, plutôt que de se limiter à des appels généraux.

L’Égypte doit aussi élargir ses contacts avec les forces civiles et sociales afin de devenir un acteur acceptable durant la phase de l’après-guerre.

Car la stabilité recherchée par Le Caire ne sera pas assurée par la seule cessation des tirs.

Le Soudan a besoin de reconstruire ses institutions, de permettre le retour des personnes déplacées, de réformer le secteur de la sécurité, d’engager un processus politique inclusif et d’empêcher toute partie de transformer une victoire militaire en monopole permanent du pouvoir.

Le rôle de l’Égypte dans la guerre au Soudan est avant tout lié aux impératifs de la sécurité nationale égyptienne.

Le Caire considère l’armée soudanaise comme une institution centrale pour préserver l’État et redoute la fragmentation du Soudan ainsi que ses conséquences sur les frontières, le Nil, la mer Rouge et la sécurité régionale.

Mais cette conception comporte également un risque politique.

Le soutien régional apporté à l’une des parties à la guerre peut renforcer sa capacité à résister, tandis qu’une résistance prolongée peut retarder le règlement, accroître les pertes humaines et élargir les divisions internes.

La question n’est donc pas de savoir si l’Égypte veut prolonger la guerre ou non ; la position officielle du Caire affirme clairement son appel à la cessation des combats et à la préservation de l’unité du Soudan.

La question essentielle est plutôt de savoir si les instruments actuels de la politique égyptienne contribuent réellement à mettre fin à la guerre ou s’ils donnent à l’une des parties une capacité accrue à poursuivre le conflit.

Le Soudan que l’Égypte souhaite protéger en tant qu’État unifié ne sortira pas véritablement victorieux de cette guerre si seule son armée en ressort plus forte ; il le sera lorsque les institutions de l’État sortiront plus fortes que la guerre elle-même et que les armes seront définitivement écartées de l’équation politique.

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