Exclusif

L’Amérique cible les réseaux d’armement de l’armée soudanaise


Les États-Unis s’orientent vers un élargissement de la confrontation internationale autour de la guerre au Soudan, en déplaçant la pression des champs de bataille vers les réseaux qui fournissent armes, financements, technologies et combattants. Le projet de résolution américain actuellement examiné par le Conseil de sécurité ne se limite pas à étendre à l’ensemble du territoire soudanais l’embargo sur les armes imposé au Darfour depuis 2005. Il vise également l’infrastructure qui sous-tend les opérations d’armement et d’approvisionnement, dans le but de priver les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide des ressources leur permettant de poursuivre la guerre.

Cette initiative intervient alors que la guerre au Soudan est devenue bien plus complexe qu’un simple affrontement entre deux forces militaires à l’intérieur des frontières d’un même État. La poursuite des combats pendant une période aussi longue s’est accompagnée du développement de réseaux de financement, d’armement et d’approvisionnement, tandis que les technologies militaires modernes, notamment les drones, ont pris une place centrale dans les opérations. Avec l’élargissement du conflit et la multiplication des fronts, la question internationale ne porte désormais plus seulement sur l’identité de la partie qui contrôle une ville ou une région, mais également sur les acteurs qui lui donnent les moyens de poursuivre les combats.

Dans un article publié le 3 septembre dans le magazine Foreign Policy, Michael Waltz, ambassadeur des États-Unis auprès des Nations unies, et Massad Boulos, conseiller principal du président Donald Trump pour les affaires arabes et africaines, ont exposé les grandes lignes de cette approche américaine, soulignant la nécessité de soutenir le projet de résolution visant à étendre l’embargo à l’ensemble du Soudan. La formulation de l’article révèle la volonté de Washington d’appréhender la guerre comme un système intégré plutôt que comme une succession d’affrontements militaires isolés. La pression doit donc atteindre les sources d’approvisionnement en armes ainsi que les réseaux qui les transportent, les financent et fournissent les technologies nécessaires à leur utilisation.

L’extension de l’embargo du Darfour à l’ensemble du territoire soudanais revêt une importance pratique considérable. L’embargo actuel, instauré en 2005, avait été conçu dans un contexte différent, lorsque le Darfour constituait l’épicentre du conflit armé. La guerre actuelle a toutefois profondément changé, tant sur le plan géographique que militaire. De vastes régions du Soudan sont désormais devenues des théâtres d’affrontements, tandis que les routes d’approvisionnement jouent un rôle déterminant dans la capacité de chaque camp à maintenir ses positions et à obtenir de nouveaux gains. Le maintien d’un embargo géographiquement limité pourrait donc laisser subsister des zones permettant l’introduction d’armes au Soudan avant leur transfert vers les fronts qui en ont besoin.

Sous cet angle, le projet américain ne constitue pas une simple modification technique d’une résolution antérieure, mais une tentative de combler les failles dont peuvent profiter les réseaux d’armement. Lorsque les armes sont interdites dans une région mais autorisées dans une autre, il devient possible de contourner l’embargo en modifiant les itinéraires des livraisons. En revanche, lorsque l’interdiction couvre l’ensemble du territoire, toute opération d’approvisionnement destinée aux parties en guerre relève d’un même cadre international, indépendamment du lieu d’entrée des armes dans le pays ou de l’acteur qui les utilisera ultérieurement.

Cependant, l’aspect le plus nouveau et le plus important de l’approche américaine réside dans le fait qu’elle ne se limite pas à empêcher les livraisons. Selon la vision exposée par les deux responsables américains, le projet cible un large éventail d’acteurs contribuant à la poursuite du flux d’armes : trafiquants et marchands d’armes, agents d’approvisionnement, financiers, recruteurs de mercenaires et fournisseurs de drones, ainsi que les entités apportant un soutien lié à des États étrangers. Cela signifie que Washington cherche à passer d’une stratégie visant uniquement les conséquences à une stratégie visant l’ensemble de la chaîne.

Dans les conflits armés contemporains, les armes ne sont pas toujours transférées directement d’un État à une force combattante. L’opération peut passer par un intermédiaire commercial, une entreprise, un agent d’achat, un financier ou un réseau de transport, avant que les équipements ne parviennent au front par plusieurs itinéraires. Plus les maillons de cette chaîne sont nombreux, plus il devient difficile d’établir une responsabilité directe. C’est pourquoi frapper le réseau suppose de suivre les relations financières, commerciales et logistiques qui rendent l’opération d’armement possible.

C’est dans ce contexte que le gel des avoirs apparaît comme l’un des principaux outils envisagés dans le projet américain. La pression exercée sur les réseaux d’armement ne peut se limiter à l’interception des livraisons, car tout réseau disposant d’un accès aux financements peut chercher de nouveaux fournisseurs et emprunter d’autres itinéraires. En revanche, lorsque ses comptes et ses actifs sont soumis à des pressions internationales, sa capacité à fonctionner devient beaucoup plus limitée, notamment si ces mesures concernent les institutions financières et les marchés dont il dépend pour transférer des fonds et acquérir des équipements.

Le gel des avoirs ne suffira toutefois pas à lui seul. Les réseaux opérant dans les zones de conflit sont généralement capables de changer de nom, de structure et de recourir à de nouvelles sociétés ou à différents intermédiaires. La mise en œuvre d’un embargo global exige donc des informations précises et constamment actualisées sur les personnes, les entreprises et les entités impliquées dans les opérations d’approvisionnement. Elle nécessite également une coopération entre les États pour l’échange d’informations concernant les cargaisons, les transferts financiers et les structures de propriété.

Sur ce point précis, Washington adresse un message direct aux pays qui nient toute responsabilité dans le flux d’armes vers le Soudan. Certains gouvernements peuvent affirmer que les opérations d’approvisionnement sont menées par des commerçants ou des intermédiaires ne représentant pas officiellement l’État et qu’ils ne peuvent donc être tenus responsables de leurs activités. L’approche américaine renverse toutefois cet argument en exigeant une coopération : si ces commerçants et intermédiaires sont réellement responsables, les États depuis lesquels ils opèrent doivent contribuer à les identifier, à les poursuivre et à fermer les canaux qu’ils utilisent.

Cette évolution revêt une importance politique majeure, car elle réduit l’espace gris dans lequel peuvent se dissimuler les opérations d’armement indirectes. La responsabilité ne dépend plus uniquement de l’existence d’une décision officielle et publique ordonnant l’envoi d’armes. Elle est également liée à la volonté des États d’empêcher que leur territoire, leurs entreprises et leurs institutions financières soient utilisés pour soutenir les réseaux d’armement. La question soudanaise devient ainsi un test de la détermination réelle des États à empêcher la prolifération des armes dans les zones de guerre.

Le dossier des drones revêt une importance particulière dans cette équation. La guerre au Soudan a connu un recours croissant à cette technologie, illustrant une transformation profonde de la nature des opérations militaires. La puissance aérienne moderne n’est plus exclusivement réservée aux États disposant d’avions de combat sophistiqués. Les drones permettent désormais aux parties au conflit de mener des opérations à relativement longue distance et à un coût moindre.

Le problème est que l’interdiction des drones est plus complexe que celle de certaines armes conventionnelles. L’appareil lui-même peut faire partie d’un système commercial, et certains de ses composants peuvent avoir des usages civils tout en pouvant être transformés ou intégrés à un système militaire. Les technologies concernées comprennent également des moteurs, des systèmes de communication, des composants électroniques, des logiciels et des dispositifs de guidage, ce qui rend la surveillance des exportations particulièrement difficile.

C’est pourquoi le renforcement des contrôles à l’exportation prévu dans la vision américaine pourrait constituer l’un des instruments les plus sensibles de la mise en œuvre de l’embargo. Il ne s’agirait plus uniquement d’empêcher les livraisons d’armes clairement identifiées, mais également de surveiller les composants et les technologies susceptibles de contribuer au développement des capacités militaires des deux camps. Cela exige une coopération internationale accrue, notamment de la part des pays disposant d’industries avancées ou de vastes marchés de composants électroniques et de technologies à double usage.

Ces mesures ne sont pas dissociées de la position de Washington à l’égard des deux parties au conflit. Le projet ne prévoit pas un embargo visant uniquement les Forces de soutien rapide, pas plus qu’il ne cible exclusivement les Forces armées soudanaises. Il place les deux camps et les réseaux d’armement qui leur sont associés sous le même cadre. Cette approche reflète une tentative américaine d’éviter que la résolution ne devienne un instrument destiné à modifier l’équilibre des forces en faveur d’une seule partie.

Washington fonde cette position sur son évaluation des violations commises par les deux camps. L’article américain accuse les Forces de soutien rapide et les milices qui leur sont alliées d’avoir commis des actes de génocide et des violences sexuelles, tout en soulignant que les Forces armées soudanaises ont également commis des atrocités. Les deux parties sont par ailleurs tenues responsables de l’entrave à l’aide humanitaire et de son pillage. Dès lors, selon cette vision, continuer à armer l’un ou l’autre camp revient à lui fournir des moyens supplémentaires de poursuivre la guerre et les violations qui l’accompagnent.

L’embargo global devient ainsi une tentative d’imposer une règle unique au conflit : aucune partie ne devrait recevoir de nouvelles ressources militaires lui permettant de poursuivre indéfiniment la guerre. Cette règle peut sembler simple, mais son application se heurte à une réalité complexe. Les belligérants pourraient chercher de nouvelles méthodes pour contourner les restrictions, tandis que les États qui les soutiennent ou sont accusés de faciliter leur armement ne seront pas nécessairement disposés à modifier facilement leurs politiques.

Le Conseil de sécurité constitue donc l’un des principaux terrains de confrontation politique autour du projet, mais le véritable champ décisif se situera en dehors de New York. Même si la résolution est adoptée, son efficacité dépendra de ce qui se passe aux frontières, dans les aéroports, les ports, les marchés et les institutions financières. Une résolution dépourvue de mécanismes de surveillance risque de rester lettre morte, tandis qu’une décision soutenue par des dispositifs de contrôle, un échange d’informations et de véritables sanctions pourrait imposer un coût croissant aux réseaux d’armement.

Washington ne semble pas non plus miser sur l’embargo seul pour mettre fin à la guerre. L’initiative s’inscrit parallèlement dans une démarche visant à promouvoir une trêve humanitaire et un mécanisme des Nations unies destiné à faciliter l’acheminement de l’aide, ouvrant ainsi la voie à un processus politique plus large. La pression exercée sur les réseaux d’armement constitue donc un élément d’une stratégie à plusieurs niveaux : réduire la capacité des parties à poursuivre la guerre, alléger ensuite les souffrances des civils, puis créer un espace permettant l’ouverture de négociations.

Cette stratégie comporte toutefois une dimension politique plus profonde, liée à l’avenir du Soudan après la guerre. Washington ne souhaite pas que la fin des combats conduise simplement au transfert du pouvoir à la partie qui aura obtenu la supériorité militaire. Selon les auteurs de l’article, ni l’armée soudanaise ni les Forces de soutien rapide ne disposent de la légitimité nécessaire pour gouverner le Soudan après la guerre, compte tenu des violations commises par les deux camps.

Cette position explique également l’importance accordée au ciblage des réseaux d’armement. Si l’objectif final consiste à empêcher que la puissance militaire ne se transforme automatiquement en pouvoir politique, la réduction de la capacité à obtenir une victoire militaire décisive devient une composante essentielle de l’équation. Une partie qui estime qu’un approvisionnement accru en armes lui permettra de remporter la guerre, puis que cette victoire lui donnera le droit de gouverner le pays, aura tout intérêt à poursuivre les combats. En revanche, s’il devient évident que la domination militaire ne se traduira pas automatiquement par une légitimité politique, les calculs des différents acteurs pourraient évoluer.

Les États-Unis proposent, en contrepartie, un processus civil soudanais indépendant et crédible, capable de déterminer l’avenir du pays sans que celui-ci soit imposé par la force militaire. Un tel processus ne sera pas facile à mettre en œuvre, car les forces civiles elles-mêmes sont confrontées à d’importants défis. Mais le message américain leur offre à la fois une opportunité et une responsabilité : devenir une partie de la solution politique plutôt qu’un simple acteur attendant la fin de la guerre.

En définitive, le ciblage des réseaux d’armement reflète une transformation majeure de la manière dont la guerre au Soudan est appréhendée. La bataille ne porte plus uniquement sur le contrôle du territoire, mais également sur la capacité à fournir les ressources nécessaires pour exercer ce contrôle. Washington entend donc déplacer la pression des lignes de front vers les structures qui alimentent la guerre : des cargaisons d’armes aux comptes financiers, des fournisseurs aux intermédiaires, et des combattants aux réseaux de soutien qui leur permettent de poursuivre les hostilités.

Si cette approche réussit, elle pourrait rendre la poursuite de la guerre plus coûteuse pour les deux camps comme pour les acteurs qui les soutiennent. Si, en revanche, elle échoue à fermer les canaux d’approvisionnement, les réseaux pourraient trouver de nouvelles méthodes pour poursuivre leurs activités et les sanctions risqueraient de devenir une couche supplémentaire de restrictions susceptible d’être contournée.

Mais le message politique porté par cette initiative apparaît plus clairement encore que ses résultats potentiels : Washington ne cherche pas seulement à obtenir un cessez-le-feu au Soudan ; il veut démanteler les réseaux qui rendent la guerre possible et empêcher que les armes ne deviennent un moyen d’accéder au pouvoir.

Afficher plus
Bouton retour en haut de la page