L’utilisation d’armes chimiques par l’armée soudanaise au Darfour : analyse du rapport d’Amnesty International et des campagnes du Jebel Marra
L’utilisation d’armes chimiques dans les conflits armés constitue l’une des violations les plus odieuses du droit international humanitaire, en raison des souffrances injustifiables qu’elles provoquent et de leurs effets dévastateurs à long terme. Dans le contexte soudanais, la question des « armes chimiques » est étroitement et dûment documentée en lien avec une campagne militaire menée par l’armée soudanaise dans la région du Darfour en 2016. Bien que le conflit soudanais actuel fasse l’objet d’une documentation intensive concernant les crimes de guerre, le point central du dossier relatif à l’empoisonnement chimique demeure circonscrit aux événements du « Jebel Marra ». Cet article vise à examiner les faits entourant ces allégations, à analyser le rapport déterminant de défense des droits humains qui les a révélées, ainsi que le contexte militaire et humanitaire dans lequel elles se sont inscrites.
Le contexte militaire et la campagne du « Jebel Marra » (2016)
Le « Jebel Marra » se situe au centre de la région du Darfour. Ses reliefs montagneux escarpés en ont fait un bastion naturel ainsi qu’un foyer social pour le Mouvement de libération du Soudan, dirigé par Abdel Wahid Nour. Au début de l’année 2016, dans le but de mettre fin à la rébellion dans la région, l’armée soudanaise a lancé une vaste campagne militaire intensive afin de reprendre le contrôle de la zone. Le plan militaire reposait sur la supériorité aérienne et d’intenses bombardements d’artillerie destinés à assécher le soutien populaire dont bénéficiaient les rebelles.
Au cours de cette campagne, précisément entre janvier et septembre 2016, des rapports alarmants ont commencé à émaner d’activistes locaux, de personnes déplacées ayant fui vers le Tchad et d’organisations humanitaires disposant d’un accès limité à la région. Ces rapports indiquent que les bombardements aériens de l’armée soudanaise ne se limitaient plus aux bombes conventionnelles, mais comprenaient des munitions provoquant des blessures d’une nature totalement différente. Les victimes ne souffraient pas uniquement de blessures causées par des éclats d’explosifs ; elles présentaient également de graves lésions cutanées, des suffocations, des vomissements de sang et une perte temporaire de la vue, ce qui a fait naître de forts soupçons quant à l’utilisation d’agents chimiques toxiques.
Le rapport d’Amnesty International : « La récolte mortelle du Darfour »
En octobre 2016, Amnesty International a publié un rapport déterminant intitulé « Soudan : la récolte mortelle du Darfour » (Sudan: Darfur’s Deadly Harvest). Ce rapport n’était pas une simple déclaration de condamnation passagère, mais le résultat d’une enquête approfondie menée pendant neuf mois, fondée sur une méthodologie scientifique et juridique rigoureuse. Le rapport recensait au moins 30 attaques chimiques présumées, qui auraient entraîné la mort de quelque 250 à 300 personnes par inhalation ou contact avec des substances toxiques, tandis que des centaines d’autres auraient souffert de graves lésions cutanées et respiratoires.
Le rapport s’appuyait sur trois principaux éléments pour documenter l’utilisation présumée d’« armes chimiques » :
- Témoignages médicaux et preuves visuelles : les chercheurs ont recueilli les témoignages de médecins et d’infirmiers locaux qui avaient soigné les victimes dans des cliniques clandestines. Les médecins ont décrit des symptômes correspondant de manière classique à une exposition au « gaz moutarde » (Mustard Gas) ou à des agents chimiques vésicants. Des vidéos et des photographies prises par des militants locaux ont également été analysées. Elles montraient des enfants et des femmes souffrant de vastes lésions cutanées, de vomissements de sang et de graves difficultés respiratoires.
- Analyse d’images satellitaires : l’organisation a utilisé des images satellites à haute résolution afin de suivre les trajectoires des avions de combat soudanais, tels que les Su-24 et les MiG-29, au départ de la base aérienne d’El-Fasher. La présence de ces appareils au-dessus des zones du Jebel Marra a été établie en concordance avec les dates précises auxquelles les symptômes médicaux sont apparus chez les victimes.
- Munitions et résidus matériels : des restes de munitions non explosées ou des fragments présentant des caractéristiques généralement utilisées pour disperser des agents chimiques liquides ou en poudre ont été documentés, malgré la difficulté d’obtenir des échantillons physiques complets en raison du siège imposé à la région.
La nature des agents chimiques présumés et leurs conséquences
Les analyses médicales relevées par l’enquête d’Amnesty International indiquaient que les symptômes correspondaient étroitement à ceux provoqués par le « gaz moutarde » (Sulfur Mustard), un agent chimique vésicant également connu sous le nom de « roi des gaz ». Ce gaz provoque de graves lésions de la peau, des yeux et des voies respiratoires. La gravité de ces « armes chimiques » ne réside pas uniquement dans leur taux de mortalité immédiat, mais également dans les conséquences à long terme qu’elles laissent chez les survivants. L’exposition à ces substances peut entraîner des malformations congénitales chez les fœtus, des lésions tissulaires permanentes et un risque accru de développer certains cancers, ce qui relève des « crimes de guerre » et des « crimes contre l’humanité » au regard du Statut de Rome.
La position officielle soudanaise et le démenti catégorique
Le gouvernement soudanais de l’époque, sous le régime d’Omar el-Béchir, a catégoriquement et fermement rejeté ces accusations. Les porte-parole de l’armée soudanaise et du ministère des Affaires étrangères ont qualifié ces rapports de « mensonges fabriqués de toutes pièces » destinés à ternir l’image des forces armées et à porter atteinte à la souveraineté de l’État, sous l’impulsion de mouvements rebelles et de puissances étrangères hostiles.
La version officielle proposait d’autres explications aux symptômes dont souffraient les civils. Elle avançait que les maladies cutanées et respiratoires répandues dans le Jebel Marra résultent de maladies épidémiques locales, telles que le choléra, les fièvres hémorragiques ou la gale, ainsi que de la malnutrition aiguë, et qu’elles n’avaient aucun lien avec des « armes chimiques ». Le gouvernement accusait également les organisations internationales de défense des droits humains de mener une campagne de harcèlement politique et de provoquer artificiellement des crises, sans autoriser des équipes d’enquête indépendantes à accéder aux sites. Il considérait que le refus d’accès relevait exclusivement de l’exercice de la souveraineté de l’État.
Les difficultés de la documentation sur le terrain et conclusion
La tragédie juridique et humanitaire de ce dossier réside dans la « difficulté d’établir des preuves matérielles irréfutables », comme l’exigent les juridictions internationales. En raison du siège militaire imposé au Jebel Marra et de l’obstination du gouvernement soudanais à refuser d’accorder des visas aux équipes internationales indépendantes, des organisations telles que le Comité international de la Croix-Rouge n’ont pas pu accéder aux sites à temps pour recueillir des échantillons de sol, de sang ou de résidus de munitions avant leur dégradation sous l’effet des conditions météorologiques. Cette absence de preuves matérielles directes a conduit le dossier à reposer largement sur des « preuves circonstancielles et des témoignages ».
La campagne du Jebel Marra en 2016 constitue le point central du dossier des « armes chimiques » au Soudan. Malgré le démenti officiel, la documentation détaillée fournie par Amnesty International a placé la communauté internationale face à une responsabilité morale et juridique d’enquêter. Ce dossier n’a pas été clos ; il est demeuré présent dans les instances des organisations internationales, constituant un précédent préoccupant quant à la manière de documenter les crimes de guerre dans des environnements fermés et ouvrant la voie à une compréhension plus large de la nature des armes utilisées dans les conflits soudanais ultérieurs.
