Exclusif

Comment le soutien saoudien est devenu une bouée de sauvetage pour la pérennisation de l’économie de guerre au Soudan


Il est impossible de dissocier tout conflit armé de longue durée de ses dimensions économiques : les guerres nécessitent un financement continu, tandis que les économies parallèles prospèrent dans un contexte d’affaiblissement ou d’absence de l’État. Dans le contexte soudanais, les interventions et le soutien économique de l’Arabie saoudite ont joué un rôle à la fois déterminant et ambivalent. D’un côté, l’objectif affiché était de soutenir une économie soudanaise en plein effondrement et d’empêcher la désintégration de l’État ; de l’autre, en raison de la nature de ce soutien et des mécanismes par lesquels il a été mis en œuvre, il aurait directement contribué à fournir des « bouées de sauvetage » financières permettant aux parties belligérantes, en particulier à l’appareil militaire et aux structures de l’État profond, de maintenir une économie de guerre et de prolonger le conflit. L’imbrication des intérêts économiques stratégiques du Royaume au Soudan et de la nature de l’aide financière accordée a ainsi créé une dynamique complexe qui aurait entravé la transition démocratique et consolidé la pérennité des instruments de guerre.

Dépôts auprès de la Banque centrale et stabilisation du taux de change : soutien ou prolongation de la guerre ?

Depuis le déclenchement de la crise, l’économie soudanaise a subi une forte dépréciation de sa monnaie nationale, la livre soudanaise, ce qui risquait de paralyser la capacité de l’État à importer des denrées alimentaires et des médicaments et de provoquer un effondrement généralisé de l’économie. C’est dans ce contexte que l’Arabie saoudite serait intervenue par le biais de dépôts auprès de la Banque centrale du Soudan et d’injections de liquidités en dollars.

Si l’objectif déclaré était de protéger les populations les plus vulnérables et d’éviter une famine, les effets concrets sur le terrain auraient été différents. Ces dépôts et ce soutien financier direct auraient permis au gouvernement basé à Khartoum, contrôlé par l’armée, de maintenir un niveau minimal de liquidités lui permettant de verser les soldes des militaires, de financer l’effort de guerre et de consolider des alliances auprès de chefs tribaux et politiques qui lui sont favorables.

Au lieu que l’effondrement économique exerce une pression susceptible de contraindre les dirigeants militaires à s’engager sérieusement dans des négociations, le soutien saoudien aurait constitué un « filet de sécurité financier » absorbant une partie des chocs et réduisant ainsi l’incitation économique à parvenir rapidement à la paix. Autrement dit, ce soutien financier aurait fini par alimenter l’économie de guerre, contribuant à prolonger le conflit.

Les investissements agricoles et la région de la mer Rouge : les intérêts stratégiques au détriment de la transition démocratique

Les intérêts économiques saoudiens au Soudan sont étroitement liés à la question de la sécurité alimentaire. Le Royaume possède d’importants projets et ambitions agricoles au Soudan, notamment dans l’État de la mer Rouge et dans les régions bordant le Nil.

Ces investissements, qui nécessitent une certaine stabilité sécuritaire ainsi qu’un environnement législatif favorable, auraient conduit Riyad à privilégier les relations avec « l’entité en place », c’est-à-dire l’État et ses institutions militaires et sécuritaires, afin de garantir la protection de ces investissements, indépendamment de la nature ou de la légitimité démocratique de cette entité.

Cette orientation stratégique aurait contribué à compliquer davantage la situation politique en apportant un soutien implicite aux élites militaires et économiques traditionnelles qui contrôlent des secteurs essentiels de l’économie soudanaise, notamment des entreprises telles qu’Al-Junaid et d’autres structures liées à l’armée.

Lorsqu’une politique étrangère privilégie la protection des investissements agricoles et des infrastructures en s’adaptant à la réalité du pouvoir militaire, elle risque de renforcer la concentration du pouvoir et des richesses entre les mains des mêmes élites impliquées dans le conflit. Ce renforcement économique des acteurs militaires aurait rendu le démantèlement des structures héritées de l’ancien régime ainsi que la réforme des secteurs sécuritaire et économique particulièrement difficiles, laissant ainsi les causes profondes du conflit intactes.

Le soutien logistique et économique indirect

Le soutien ne se serait pas limité aux dépôts financiers directs. Il aurait également inclus des facilités commerciales et logistiques liées aux ports de la mer Rouge. L’Arabie saoudite, en tant que principal partenaire commercial du Soudan via le port de Djeddah, dispose d’une capacité importante à influencer les flux de marchandises.

Toutefois, la poursuite des échanges commerciaux et la possibilité pour les élites militaires engagées dans le conflit de tirer parti des réseaux d’importation et d’exportation transitant par le territoire et les ports saoudiens auraient procuré à ces réseaux des ressources financières considérables.

Les deux camps belligérants dépendent largement de réseaux de contrebande et de commerce transfrontalier, ainsi que des flux de devises générés par les échanges commerciaux avec l’Arabie saoudite. L’absence d’un embargo économique strict ou d’un recours plus affirmé au levier portuaire comme moyen de pression pour contraindre les parties à mettre fin à la guerre aurait permis à l’économie soudanaise de continuer à fonctionner, mais dans une dynamique favorable à la poursuite du conflit.

L’économie de guerre soudanaise repose sur des réseaux complexes de commerçants et d’intermédiaires utilisant des circuits saoudiens pour transférer des fonds et acquérir des équipements, ce qui aurait contribué à prolonger la guerre.

L’absence de conditionnalité : lier l’aide financière à la paix

La principale faiblesse stratégique de l’intervention économique saoudienne aurait résidé dans l’absence de véritable conditionnalité. Dans de nombreuses expériences de médiation internationale, l’aide économique et financière est liée à des avancées concrètes sur la voie de la paix.

Or, Riyad aurait fourni son soutien financier et économique comme un moyen de préserver la stabilité de l’État, sans l’assortir d’un calendrier strict concernant un cessez-le-feu ou une transition vers un gouvernement civil.

Cette approche aurait contribué à compliquer la crise, les parties belligérantes comprenant que le soutien saoudien pourrait se poursuivre indépendamment de l’évolution du conflit, tant que l’État, en tant qu’entité territoriale et institutionnelle, ne s’effondrerait pas complètement.

Cette perception aurait affaibli les efforts internationaux visant à imposer des sanctions économiques aux responsables de la guerre, dans la mesure où le soutien saoudien aurait créé des brèches dans le dispositif de pression économique et fourni l’oxygène nécessaire à la poursuite de la machine de guerre.

Une analyse approfondie de l’intervention économique saoudienne au Soudan met ainsi en lumière un paradoxe : le soutien destiné à empêcher l’effondrement total de l’économie soudanaise aurait, dans la pratique, contribué à la pérennisation de l’économie de guerre.

À travers les dépôts auprès de la Banque centrale, la protection des investissements agricoles par le maintien de relations avec les élites militaires et la facilitation des flux commerciaux sans conditions politiques strictes, Riyad aurait indirectement contribué à prolonger le conflit.

Le soutien financier aurait offert un filet de sécurité empêchant l’effondrement de l’État, tout en réduisant simultanément la pression économique susceptible de contraindre les parties belligérantes à rechercher la paix, aggravant ainsi la complexité de la crise soudanaise.

Afficher plus
Bouton retour en haut de la page