Israël paie le prix d’une guerre prolongée : hausse de l’émigration et crise de confiance
Dans les premiers jours qui ont suivi les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, Israël a été le théâtre d’un phénomène particulièrement marquant : des milliers d’Israéliens se trouvant à l’étranger se sont empressés de rentrer au pays afin de rejoindre l’armée ou de contribuer, de différentes manières, aux efforts de soutien à l’État.
Près de trois ans plus tard, la tendance s’est nettement inversée. Israël connaît désormais une vague croissante de départs, dans un phénomène que le Financial Times a qualifié d’« émigration massive depuis Israël ».
Selon le quotidien, environ 150 000 Israéliens ont quitté le pays depuis 2023. Si qualifier ce phénomène d’« émigration massive » peut sembler excessif, son ampleur et ses implications suscitent des inquiétudes, d’autant que son explication ne se limite pas à la seule fatigue provoquée par la guerre.
Il est vrai que la poursuite des combats sur plusieurs fronts contre l’Iran et ses alliés pendant plus de mille jours a pesé sur le moral de la population et contribué à accroître le désir d’émigrer. Toutefois, des facteurs internes plus profonds semblent être à l’origine de ce changement.
Une crise de confiance qui dépasse la fatigue de la guerre
Le manque de reddition de comptes figure au premier rang de ces facteurs. De nombreux Israéliens se disent frustrés par le refus de la coalition au pouvoir d’assumer clairement la responsabilité des défaillances qui ont précédé les attaques du 7 octobre.
Cette situation apparaît d’autant plus nettement lorsqu’on la compare à ce qui s’est produit après la guerre d’octobre 1973. À l’époque, une enquête indépendante menée par la commission Agranat avait entraîné d’importantes conséquences politiques et contribué à la chute du gouvernement de Golda Meir.
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui dirige le pays depuis de nombreuses années, refuse quant à lui la création d’une commission gouvernementale indépendante comparable et soutient plutôt une formule dans laquelle le gouvernement pourrait exercer une influence sur les conséquences et les résultats de l’enquête.
Le service militaire fissure le contrat social
Le deuxième facteur réside dans les disparités croissantes concernant la répartition de la charge du service militaire. Lorsque David Ben Gourion posa les fondements civils de l’État en 1948, une exemption du service militaire fut accordée aux étudiants ultra-orthodoxes, les Haredim, afin de garantir le soutien de cette communauté au projet national. À l’époque, leur nombre était extrêmement limité.
Mais cette communauté a depuis connu une forte croissance et représente désormais plus de 14 % des quelque 10 millions d’habitants d’Israël.
Cette évolution a rendu difficilement négligeable la question du faible taux de service militaire parmi les jeunes Haredim, notamment alors que d’autres catégories de la population continuent d’accomplir un service militaire long et éprouvant.
Le mécontentement face à cette disparité s’accroît également en raison de l’influence politique grandissante des partis religieux, qui sont parvenus à bloquer à plusieurs reprises les tentatives visant à élargir le service militaire et national aux Haredim.
De la « guerre éclair » à une guerre sans fin
Le troisième facteur concerne l’évolution de la nature des guerres menées par Israël. Historiquement, l’armée israélienne s’est appuyée sur des guerres brèves et décisives, en transférant rapidement les combats sur le territoire de l’adversaire afin de compenser la profondeur stratégique limitée du pays. Cette approche s’est révélée efficace dans le Sinaï en 1956, lors de la guerre des Six Jours en 1967 et dans plusieurs affrontements ultérieurs.
Mais ce modèle se heurte désormais à la réalité d’une guerre prolongée à Gaza, ainsi qu’aux confrontations avec l’Iran, le Hezbollah et d’autres acteurs, notamment les Houthis au Yémen.
Il en résulte l’ancrage d’un état de guerre permanent qui impose des contraintes croissantes à l’armée, en particulier aux forces de réserve. Certains stratèges, parmi lesquels Eran Ortal, remettent ainsi de plus en plus en question la pertinence d’une logique de « guerre totale » permanente.
En définitive, le départ croissant des Israéliens semble dépasser la simple réaction à la fatigue de la guerre. Il traduit également une crise de confiance envers la direction politique et envers le contrat social qui régit la répartition des responsabilités et des charges au sein de la société.
Dès lors, la question essentielle ne réside pas seulement dans le nombre de personnes qui quittent Israël, mais aussi dans la capacité de l’État à s’attaquer aux conditions qui poussent ses citoyens à chercher leur avenir à l’étranger. Cette question pourrait occuper une place importante lors des élections israéliennes prévues en octobre prochain.
