Politique

5 ans sous le régime des talibans : les Afghanes derrière des portes verrouillées 


Cette semaine marque le cinquième anniversaire de la reprise du contrôle de l’Afghanistan par les talibans, qui ont rétabli leur pouvoir absolu sur un pays épuisé par des décennies de guerre.

Mais ce sont les femmes et les filles qui ont payé le prix le plus lourd, se retrouvant soudainement derrière des portes verrouillées, qui se sont refermées les unes après les autres devant elles.

Les portes des écoles et des universités, des lieux de travail, des tribunaux, mais aussi celles de la sortie du domicile, désormais soumise à l’autorisation d’un homme, selon des rapports des Nations unies et des médias.

Le 15 août 2021, les talibans ont repris le contrôle de l’Afghanistan après le retrait des forces américaines et de celles de l’OTAN, ainsi que la chute de la capitale, Kaboul.

Depuis lors, le mouvement a instauré un pouvoir absolu fondé sur sa propre interprétation de la charia, dans un contexte marqué par d’importants défis internationaux et humanitaires.

Dans un rapport, le New York Times indique qu’au cours de ces quelques années, les femmes et les filles ont été systématiquement marginalisées dans la plupart des aspects de la vie publique.

Selon des analystes, les restrictions imposées à la moitié de la population pourraient entraver le développement futur de l’Afghanistan.

Le journal souligne que les restrictions sévères imposées aux femmes et aux filles ramènent le pays à une situation comparable à celle qui prévalait lors du précédent régime des talibans, à la fin des années 1990.

Plus de 160 décrets visant les femmes et les filles ont ainsi été promulgués. Ils leur interdisent l’accès à l’enseignement secondaire et supérieur et restreignent leur travail, leurs déplacements, leur tenue vestimentaire, leur expression ainsi que leur capacité à prendre des décisions.

Inquiétude de l’ONU

L’agence des Nations unies chargée de la promotion des droits des femmes a déclaré mercredi : « Aucun autre pays à l’époque moderne n’a violé les droits de la moitié de sa population par le droit, les politiques publiques et les pratiques à un tel degré. »

Elle a ajouté : « Dans le même temps, les crises humanitaires et économiques qui se chevauchent, ainsi que l’aggravation de la pauvreté, touchent de manière disproportionnée les femmes et les filles. »

De nombreuses femmes affirment que leurs communautés exercent désormais sur elles une pression croissante pour qu’elles se conforment à ces restrictions, selon un nouveau rapport d’ONU Femmes fondé sur des enquêtes récentes.

Le rapport souligne : « Cinq années de restrictions croissantes ont réduit les espaces auxquels les femmes afghanes peuvent accéder, ce qu’elles peuvent faire et la manière dont elles peuvent vivre. Les conséquences sont préoccupantes. »

Isolement psychologique

L’agence des Nations unies a interrogé près de 5 000 Afghans vivant dans des communautés rurales et urbaines au cours du printemps dernier et de l’année précédente, en interrogeant femmes et hommes sur leur vie sous le régime des talibans.

Si certaines similitudes apparaissent dans les réponses des deux sexes, de profondes divergences ont également été constatées.

De nombreux Afghans interrogés ont exprimé leur déception quant à l’évolution de leur vie au cours des dernières années.

Cependant, les femmes ont fait état de niveaux d’isolement et de détresse révélateurs d’une crise croissante de la santé mentale, selon le rapport de l’ONU.

Plus de la moitié des hommes interrogés, soit environ 55 %, ont déclaré que leur vie était pire que ce qu’ils avaient prévu avant août 2021, contre 65 % des femmes partageant ce sentiment. Toutefois, les raisons invoquées différaient considérablement.

Les hommes ont principalement exprimé leur frustration face au manque de perspectives économiques, tandis que de nombreuses femmes ont également mis en cause la diminution de l’accès à l’éducation, pour elles-mêmes comme pour leurs enfants, ainsi que les lois qui restreignent le travail et la vie des femmes.

Un rapport des Nations unies indique que « la fermeture des portes de l’éducation et de nombreuses formes d’emploi aggrave les pressions économiques auxquelles la plupart des femmes sont déjà confrontées ».

Le rapport souligne également « l’impact psychologique profond » de cette situation sur les femmes en Afghanistan.

Il ajoute que de nombreuses femmes font état d’une augmentation du stress, de l’anxiété et de la détresse psychologique, « ce qui concorde avec un ensemble plus large de données faisant état d’une détérioration de la santé mentale ».

Des restrictions jusque dans la vie privée

Le rapport de l’ONU met en évidence l’isolement que subissent aujourd’hui de nombreuses Afghanes en raison de ces restrictions.

La grande majorité des femmes interrogées, soit 90 %, ont déclaré avoir besoin de l’autorisation d’un membre masculin de leur famille pour quitter leur domicile.

Plus de la moitié d’entre elles ont indiqué ne sortir qu’une ou deux fois par mois.

À l’inverse, plus de 95 % des hommes interrogés ont déclaré sortir de leur domicile quotidiennement.

Par ailleurs, le respect par les femmes et les filles des nouvelles règles imposées par les talibans est de plus en plus assuré par leur entourage, notamment les proches et les voisins.

À cet égard, le rapport de l’ONU indique que près de 40 % des femmes interrogées cette année ont déclaré ressentir une pression plus forte qu’auparavant pour modifier leur comportement, par crainte d’être dénoncées par des personnes de leur entourage en raison de leurs vêtements, de leurs propos ou de leurs actes.

Dans un récent rapport consacré au régime des talibans, Belquis Ahmadi, avocate spécialisée dans les droits humains et experte de l’Afghanistan, qui travaillait auparavant à l’Institut de la paix des États-Unis, a déclaré que « le mouvement a étendu le contrôle de l’État à la sphère privée en transformant les normes patriarcales en obligations légales et en mobilisant les familles pour imposer son idéologie ».

Un point critique

Les experts des droits humains estiment que la crise des femmes en Afghanistan a atteint un seuil critique.

L’Afghanistan est le seul pays au monde où l’accès des filles et des femmes à l’éducation au-delà du primaire est officiellement interdit.

Dans un rapport publié cette semaine, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) indique qu’environ 2,4 millions de filles afghanes ont été privées d’enseignement secondaire depuis le retour des talibans au pouvoir.

L’organisation internationale avertit que « si l’interdiction se poursuit, près de quatre millions de filles pourraient être privées d’éducation d’ici 2030 ».

Elle ajoute que ces restrictions « anéantissent deux décennies de progrès en matière d’accès à l’éducation », alors que le nombre de filles inscrites dans l’enseignement secondaire était passé d’un niveau extrêmement faible en 2001 à environ un million en 2021.

Dans une publication, Ahmadi écrit : « Derrière chaque décret promulgué par les talibans se trouve une histoire humaine : une étudiante universitaire qui met ses livres de côté, une enseignante renvoyée du métier qu’elle aime, une juge contrainte de se cacher, une médecin empêchée de soigner ses patients, une entrepreneuse qui ferme son entreprise, ou une petite fille qui demande à ses parents pourquoi elle n’a plus le droit d’apprendre alors que son frère peut aller librement à l’école. »

Ahmadi estime que la communauté internationale doit élever la voix pour défendre ceux dont « les voix ont été réduites au silence ».

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