L’armée américaine réduit sa présence numérique : la stratégie de la voix unique
L’armée américaine s’oriente vers une refonte de sa présence sur les réseaux sociaux en réduisant le nombre de ses comptes officiels, dans une démarche qui traduit une évolution de sa philosophie en matière de communication institutionnelle.
Selon le magazine The National Interest, le secrétaire de l’Armée, Dan Driscoll, a émis une directive limitant les comptes officiels à un nombre restreint de hauts commandements et de principales formations militaires. Cette mesure prévoit la fermeture de dizaines de comptes appartenant à des unités et à des installations locales, dans le but d’unifier le discours officiel, de renforcer la cohérence des messages et de réduire les contradictions qui ont marqué la communication gouvernementale ces dernières années.
D’après cette directive, seules le département de l’Armée, les grands commandements, les unités de réserve, les formations de combat, le commandement du recrutement ainsi que le Corps des ingénieurs conserveront des comptes officiels. Les comptes centraux seront désormais chargés de diffuser les informations relatives aux opérations militaires, aux mises à jour des services et aux alertes de sécurité publique, en remplacement des comptes locaux.
Cette décision intervient alors que les inquiétudes concernant l’influence croissante des réseaux sociaux sur la prise de décision et l’opinion publique aux États-Unis ne cessent de grandir. Des études récentes indiquent qu’un citoyen américain passe plus de 1 300 heures par an sur ces plateformes. Le président Donald Trump figure parmi les responsables politiques les plus actifs sur les réseaux sociaux, qu’il utilise pour communiquer directement avec ses partisans sans passer par les médias traditionnels.
Toutefois, cette approche, combinée au fonctionnement décentralisé des institutions fédérales, a favorisé l’apparition de messages gouvernementaux divergents, voire parfois contradictoires. L’armée a donc choisi d’adopter un modèle de communication plus centralisé afin d’assurer la cohérence du discours officiel et de limiter les risques de diffusion d’informations susceptibles de compromettre la sécurité opérationnelle.
Les partisans de cette réforme estiment que la réduction du nombre de comptes constitue une mesure organisationnelle indispensable. Anjli Gianchandani, maîtresse de conférences à l’Université de New York, souligne que la multiplication de comptes insuffisamment contrôlés crée des incohérences et augmente les risques de divulgation d’informations sensibles. Selon elle, l’existence d’une « voix institutionnelle unique » constitue un élément fondamental d’une gouvernance efficace et de la gestion de l’identité institutionnelle, en particulier au sein d’une organisation de l’envergure de l’armée américaine.
Cette approche fait toutefois l’objet de critiques. Des spécialistes de la communication estiment que la suppression des comptes locaux risque de priver les militaires et leurs familles d’un espace permettant de refléter le quotidien des unités, qu’il s’agisse de célébrer des promotions, des réussites ou de documenter le retour des soldats après leurs missions. Ces contenus contribuaient à renforcer le sentiment d’appartenance et la cohésion au sein de l’institution.
Anjli Gianchandani considère également que la culture militaire se construit avant tout au sein des unités opérationnelles plutôt qu’au sommet de la hiérarchie. Selon elle, sacrifier cet espace d’expression au profit d’une communication centralisée peut certes améliorer la discipline des messages, mais risque aussi d’affaiblir le lien humain entre l’institution et ses membres.
Cette décision prend une dimension supplémentaire dans le contexte des relations tendues entre le Pentagone et les médias durant le mandat du secrétaire à la Défense Pete Hegseth, marqué par un durcissement des conditions d’accès des journalistes au ministère ainsi que par de fréquentes critiques adressées aux médias traditionnels.
Pour Susan Campbell, professeure de communication à l’Université de New Haven, l’objectif dépasse la simple organisation des contenus : il s’agit également de renforcer le contrôle du récit officiel, tout en laissant aux militaires la possibilité de continuer à exprimer leurs opinions sur leurs comptes personnels.
