Initiative parlementaire en Tunisie pour classer les Frères musulmans comme organisation terroriste : une voie accélérée vers une interdiction totale
Une initiative parlementaire en Tunisie vise à faire classer les Frères musulmans comme organisation terroriste, dans le cadre d’une procédure accélérée qui pourrait constituer le dernier chapitre d’un dossier marqué, selon ses promoteurs, par de nombreuses violations.
Jeudi, des députés tunisiens ont déposé un projet de loi qui, s’il est adopté, classait le mouvement Ennahdha, branche politique des Frères musulmans en Tunisie, comme organisation terroriste.
Dans une publication sur son compte officiel Facebook, la députée Fatma Mseddi a indiqué avoir déposé le projet de loi, qui sera transmis aux commissions parlementaires compétentes avant d’être soumis au vote en séance plénière.
Selon un extrait du texte publié par Mme Mseddi, l’article premier du projet de loi vise à « protéger la sécurité nationale, la souveraineté de l’État et le système républicain, tout en empêchant l’utilisation des partis politiques et des associations comme façades pour des organisations terroristes ».
Le projet comprend six articles. Son deuxième article considère que « le mouvement Ennahdha constitue l’extension politique et organisationnelle de l’organisation internationale des Frères musulmans en Tunisie » et le classe en tant qu’« organisation terroriste ».
Selon le texte proposé, cette classification s’étend également à « toute association ou structure dont les liens organisationnels, financiers ou fonctionnels avec le mouvement Ennahdha ou avec l’organisation internationale des Frères musulmans seraient établis ».
Le projet de loi prévoit également « la dissolution immédiate des organisations, associations et structures concernées par cette loi, la déchéance des mandats représentatifs et parlementaires des dirigeants dont l’appartenance et l’implication sont établies, ainsi que l’interdiction pour les personnes reconnues impliquées de se présenter à des élections ou d’exercer des fonctions publiques pendant une durée de dix ans ».
Fatma Mseddi a précisé que dix députés issus de différents groupes parlementaires avaient officiellement déposé cette proposition de loi visant à classer Ennahdha comme organisation terroriste.
Une procédure accélérée
Commentant cette initiative parlementaire, l’analyste politique tunisien Ziad Kacem estime que, d’un point de vue juridique, il est possible en Tunisie de dissoudre le parti et de le classer comme organisation terroriste en raison de son implication présumée dans plusieurs affaires graves, notamment celle du « dispositif secret », présenté comme le bras sécuritaire et militaire de l’organisation.
- Kacem a expliqué que cette démarche pourrait suivre « deux voies juridiques distinctes : soit par la justice en s’appuyant sur les lois actuellement en vigueur, soit par le Parlement à travers l’adoption d’une nouvelle législation spécifique ».
Il a ajouté que si le Parlement adoptait le projet de loi présenté par les députés, « il serait possible de raccourcir la procédure judiciaire traditionnelle et de dissoudre définitivement le parti tout en le classant comme organisation terroriste ».
Il poursuit : « Si le texte est débattu puis adopté à la majorité absolue des députés, la loi sera publiée au Journal officiel et le parti sera immédiatement dissous et classé comme organisation terroriste, sans qu’il soit nécessaire d’attendre une décision judiciaire. »
Selon l’expert, les conséquences juridiques d’une telle dissolution et d’un tel classement inclurait la confiscation des biens, par le gel de tous les avoirs financiers et des comptes bancaires, ainsi que la saisie des locaux au profit du Trésor public.
À cela s’ajoutent « une exclusion politique totale, interdisant à toute personne ayant exercé des responsabilités au sein du parti de participer à la vie politique ou de se présenter à des élections ».
Toujours selon Ziad Kacem, « le simple fait d’appartenir au parti, de le glorifier ou d’en arborer les slogans deviendrait une infraction terroriste passible de peines d’emprisonnement en vertu de la législation antiterroriste ».
Il souligne également que plusieurs dirigeants d’Ennahdha ont été condamnés dans des affaires graves, notamment liées au recrutement de combattants vers les zones de conflit, aux assassinats politiques, à l’espionnage, au renseignement au profit de parties étrangères et à la corruption financière.
La fin d’un cycle
Pour sa part, le militant politique tunisien Khaled Baltaher affirme que le mouvement Ennahdha n’occupe plus aucune place réelle dans le paysage politique actuel, ses locaux étant fermés et le parti n’étant plus, selon lui, juridiquement en mesure d’exercer des activités publiques.
Il explique que « l’implication du mouvement dans l’affaire du dispositif secret, considérée comme la plus grave des affaires liées aux Frères musulmans, suffit à justifier sa dissolution et l’interdiction totale de ses activités ».
Il estime que « ce dispositif secret constituait un véritable État parallèle qui est parvenu à infiltrer les appareils sécuritaires et judiciaires afin de mettre en œuvre ses plans criminels et de dissimuler ses activités de renseignement ».
Selon lui, les condamnations prononcées contre plusieurs dirigeants des Frères musulmans, notamment leur chef Rached Ghannouchi, constituent un fondement juridique solide permettant d’établir que le parti a violé les conditions régissant sa création et son activité politique, ce qui justifierait sa dissolution officielle.
Il ajoute que le Parlement pourrait dissoudre le parti et le classer comme organisation terroriste si le projet de loi présenté jeudi était adopté.
Il prévoit également que, « si le mouvement Ennahdha venait à être dissous, ses dirigeants retournent à des activités clandestines, comme c’était le cas avant 2011 ».
Le « dispositif secret » : la pieuvre des Frères musulmans
Le 2 juin dernier, la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme du tribunal de première instance de Tunis a rendu son jugement dans l’affaire du « dispositif secret » du mouvement Ennahdha, présenté comme le bras sécuritaire et militaire de l’organisation. Les peines prononcées allaient de dix ans de prison à la réclusion criminelle à perpétuité.
Le tribunal a condamné Rached Ghannouchi, président du mouvement Ennahdha, branche politique des Frères musulmans en Tunisie, à la réclusion criminelle à perpétuité assortie de trente années d’emprisonnement supplémentaires.
Mustapha Khedher, présenté comme le responsable du dispositif secret, a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité assortie de quatre-vingt-seize années supplémentaires de prison. Redha Barouni, Taher Boubahri, Kamal Aïfi ainsi que sept autres accusés ont été condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité assortie de soixante-seize années de prison.
Le tribunal a également condamné Fathi Beldi à la réclusion criminelle à perpétuité assortie de cinquante années supplémentaires, Abdelaziz Daghsni à la perpétuité assortie de trente-sept années, Kamal Bedoui à la perpétuité assortie de trente-deux années, et Samir Hannachi à la perpétuité assortie de trente années supplémentaires.
Les autres peines prononcées comprennent quarante-huit années de prison contre Kaïs Bakkar, quarante-six années contre Belhassen Naqqach, quarante-deux années contre Ali Larayedh, trente-quatre années contre Ali Ferchichi, dix-huit années contre trois accusés, douze années contre quatre autres accusés et dix années contre deux autres personnes.
Le tribunal a également ordonné le placement de chacun des condamnés sous contrôle administratif pendant une durée de cinq ans.
En 2018, le comité de défense des hommes politiques Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, assassinés en 2013, avait rendu publics des documents et des éléments de preuve affirmant que le mouvement Ennahdha disposait d’un appareil sécuritaire secret parallèle à l’État, impliqué dans l’assassinat d’opposants, des activités d’espionnage, l’infiltration des institutions publiques et la surveillance des adversaires du mouvement.
