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Comment la guerre au Soudan a-t-elle ramené les islamistes au cœur de l’institution militaire ?


Alors que la guerre au Soudan se poursuit dans un contexte d’effondrement économique et sécuritaire généralisé, des mouvements de terrain et politiques accélérés révèlent un retour progressif du courant islamiste au cœur de l’institution militaire, à travers des réseaux combattants et organisationnels opérant sous de nouvelles couvertures, notamment les Forces du Bouclier du Soudan dirigées par Abu Aqla Kikal.

Alors que les Forces armées soudanaises continuent de nier l’existence de tout projet politique lié au mouvement islamiste dans leurs rangs, des données de terrain et des témoignages concordants indiquent que la guerre s’est transformée en une opportunité de repositionnement des islamistes au sein de l’armée et des appareils de l’État, après des années de recul depuis la chute du régime de l’ancien président Omar al-Bashir.

L’enquête suivante retrace la cartographie de cette expansion, le rôle de la Brigade Al-Baraa ibn Malik, les mécanismes de contournement des sanctions internationales, ainsi que les risques politiques et sécuritaires liés à la réintégration de groupes idéologiques au sein de l’institution militaire soudanaise.

Des champs de bataille aux centres d’influence

Depuis le déclenchement de la guerre entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, l’institution militaire a fait face à une crise croissante en ressources humaines et en déploiement sur le terrain, en particulier avec l’élargissement des combats à Khartoum, aux États du centre et au Darfour.

Ces circonstances ont poussé l’armée à s’appuyer de manière croissante sur des groupes armés non réguliers, dont certains ont des arrière-plans tribaux, tandis que d’autres sont liés aux réseaux du mouvement islamiste qui sont restés actifs au Soudan malgré la chute du régime d’al-Bashir.

Selon des sources politiques et militaires, des responsables influents au sein de l’armée ont vu dans les brigades islamistes une force organisée disposant d’une grande capacité de mobilisation, de rassemblement et de discipline, comparativement à d’autres factions souffrant de fragmentation et de faiblesse du commandement.

Avec le temps, ces groupes ont commencé à obtenir une place plus large dans les opérations militaires, non seulement comme combattants de soutien, mais comme partenaires effectifs dans la gestion de certaines batailles sensibles.

La Brigade Al-Baraa ibn Malik : la présence la plus préoccupante

Au premier rang de ces formations, la Brigade Al-Baraa ibn Malik s’est imposée comme l’un des noms les plus évoqués dans le paysage militaire soudanais durant la guerre.

La brigade, qui porte un nom à forte symbolique religieuse et historique, s’est appuyée dès son apparition sur un discours mobilisateur fondé sur le rassemblement idéologique, se présentant comme une force « soutenant l’armée » face aux Forces de soutien rapide.

Cependant, plusieurs sources confirment que l’influence de la brigade a dépassé le simple soutien de terrain pour atteindre des niveaux plus sensibles au sein de l’institution militaire.

Ses éléments ont participé à des opérations dans la capitale Khartoum et ses environs, et sont apparus dans des enregistrements vidéo provenant de zones stratégiques, ce qui a suscité des interrogations croissantes sur la nature de sa relation avec le commandement de l’armée.

Selon des observateurs, la brigade ne représente pas simplement un groupe combattant indépendant, mais constitue une extension directe des réseaux du mouvement islamiste qui contrôlaient les rouages de l’État durant l’ère al-Bashir.

Le « Bouclier du Soudan » : la nouvelle couverture

Face à la montée du débat international sur la participation de groupes islamistes à la guerre, l’armée soudanaise a commencé à restructurer certaines forces qui lui sont alliées au sein de formations portant de nouvelles appellations, en particulier les Forces du Bouclier du Soudan dirigées par Abu Aqla Kikal.

Des informations concordantes indiquent que ces forces se sont transformées en plateforme de réintégration d’éléments islamistes au sein d’une structure militaire apparaissant officiellement comme une composante des forces de soutien à l’armée, sans révéler leurs arrière-plans organisationnels.

Des analystes estiment que cette démarche vise à réduire les pressions internationales en dissimulant la nature idéologique de certaines formations armées et en les présentant comme des forces nationales ou populaires.

L’intégration d’éléments de la Brigade Al-Baraa ibn Malik au sein de ces forces permet également à l’armée de bénéficier de leur expérience de combat sans assumer les conséquences politiques liées à un traitement direct avec des groupes associés au mouvement islamiste.

Des sources informées indiquent que le processus d’intégration s’est fait progressivement, avec la répartition de certains éléments au sein de différentes unités, rendant difficile le suivi de leurs véritables structures organisationnelles.

Contourner les sanctions

Des experts du dossier soudanais estiment que le recyclage des brigades islamistes au sein de nouvelles formations militaires est directement lié aux craintes de l’institution militaire face aux sanctions internationales.

Après la chute du régime d’al-Bashir, plusieurs acteurs internationaux ont placé la question des islamistes au Soudan sous surveillance, notamment en raison des craintes liées au retour des réseaux des Frères musulmans au sein des institutions sécuritaires et militaires.

Selon des observateurs, l’apparition publique de brigades idéologiques aurait exposé l’armée soudanaise à de fortes pressions politiques et économiques, voire à des sanctions visant des personnalités et des entités liées à ces groupes.

L’institution militaire a donc adopté une politique de « fusion indirecte », permettant à ces éléments d’opérer sous différentes couvertures tout en conservant leurs liens intellectuels et organisationnels avec le mouvement islamiste.

Des observateurs confirment que cette stratégie offre à l’armée une large marge de manœuvre, lui permettant de nier toute relation organisationnelle directe avec les groupes islamistes, malgré la poursuite de la coopération sur le terrain.

Un renforcement politique par la guerre

Mais le plus préoccupant dans ces dynamiques, selon des observateurs, est que la guerre n’est plus seulement une bataille militaire, mais qu’elle est devenue une porte d’entrée pour la réhabilitation des islamistes au sein de l’État soudanais.

Avec l’effondrement des institutions civiles de gouvernance et le recul des partis politiques, l’institution militaire est devenue le principal centre de redistribution de l’influence dans le pays.

Des sources politiques indiquent que des figures liées au mouvement islamiste ont déjà commencé à retrouver des positions au sein des institutions gouvernementales et sécuritaires, profitant de leur alliance renouvelée avec des responsables influents de l’armée.

Les brigades islamistes disposent désormais d’une influence croissante au sein des cercles décisionnels de terrain, ce qui leur confère une capacité d’influence sur les futurs arrangements politiques après la guerre.

Des analystes estiment que cette trajectoire reflète une tentative de reproduire l’ancien modèle de gouvernance, mais sous une forme plus complexe reposant sur des alliances militaires et sécuritaires plutôt que sur une domination partisane traditionnelle.

Des inquiétudes au sein de l’institution militaire

Au sein même de l’armée, ces transformations suscitent des préoccupations chez certains officiers qui redoutent la montée de l’influence idéologique au sein de l’institution militaire.

Selon des sources concordantes, un courant au sein de l’armée refuse la réouverture de la porte aux groupes islamistes, estimant que cela menace le caractère professionnel de l’institution militaire et ravive les anciennes divisions.

À l’inverse, d’autres responsables considèrent que la guerre a imposé des alliances de circonstance et que les brigades islamistes ont démontré une efficacité combattante significative face aux Forces de soutien rapide.

Cependant, des observateurs avertissent que la poursuite de cette approche pourrait conduire à transformer l’armée elle-même en un champ de confrontation entre loyautés politiques et idéologiques, en particulier en l’absence d’un projet national inclusif permettant de reconstruire l’institution militaire sur des bases professionnelles.

La communauté internationale observe

Les capitales occidentales et régionales suivent ces développements avec une prudence accrue, notamment à la lumière des rapports relatifs à l’expansion de l’influence des groupes islamistes au sein de l’armée soudanaise.

Certaines parties internationales craignent que la guerre ne conduise à la reconstitution d’un modèle de gouvernance proche de l’expérience islamiste durant l’ère al-Bashir, ce qui pourrait compliquer tout effort international visant à soutenir la transition politique au Soudan.

La présence continue de brigades idéologiques dans le paysage militaire pourrait également conduire à un renforcement des pressions politiques et économiques sur Khartoum, en particulier si l’existence d’un soutien officiel à ces groupes venait à être établie.

Parallèlement, l’armée soudanaise semble tenter de maintenir un équilibre délicat entre la nécessité d’alliés sur le terrain et l’évitement d’un affrontement direct avec la communauté internationale.

Une guerre qui redessine le Soudan

Les réalités de terrain montrent que la guerre soudanaise n’est plus une confrontation militaire classique, mais qu’elle est devenue une bataille pour redéfinir la forme du pouvoir au sein de l’État.

Au cœur de ces transformations, le mouvement islamiste apparaît comme l’un des acteurs ayant le plus bénéficié du chaos sécuritaire et politique pour revenir sur la scène par la porte militaire.

À mesure que l’intégration des brigades islamistes au sein de formations liées à l’armée se poursuit, les craintes augmentent quant à la possibilité que le Soudan se transforme en un espace ouvert à un long conflit entre forces militaires et idéologiques, alors même que les perspectives de solution politique et de stabilité institutionnelle s’amenuisent.

Tandis que les combats se poursuivent sur le terrain, il semble que le véritable conflit se déroule également au sein même des institutions de l’État, où plusieurs forces cherchent à remodeler l’influence politique et militaire dans le Soudan d’après-guerre.

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