Répression transnationale : l’Iran cible ses opposants à l’étranger
L’Iran a intensifié sa campagne contre ses ressortissants résidant à l’étranger, dépassant les frontières de la répression interne pour mener ce qui s’apparente à une « guerre ouverte » visant les opposants par le gel des avoirs, la restriction des services consulaires, la menace de retrait de la nationalité, et même des menaces directes de violence dans des capitales occidentales.
Cette escalade intervient alors que les autorités de Téhéran font face à des pressions sans précédent, dues à une crise économique étouffante, à la hausse des coûts militaires, ainsi qu’aux répercussions de vastes manifestations déclenchées au début de l’année, après une répression sanglante des protestataires.
Avec l’essor de la mobilisation de l’opposition à l’étranger, Téhéran semble chercher à contenir l’influence croissante de la diaspora iranienne en ciblant ses structures financières et juridiques, selon le journal britannique The Guardian.
Sur le plan judiciaire, des déclarations de responsables ont révélé une orientation visant à étudier la poursuite des biens des Iraniens à l’étranger par le biais de mécanismes juridiques internationaux, en coordination avec les pays qui abritent ces avoirs. Cette démarche prolonge des mesures internes déjà engagées, qui ont inclus la confiscation et le gel des biens de centaines de personnes accusées de « coopération avec des entités hostiles ».
Cette politique s’appuie sur des directives émises par le chef du pouvoir judiciaire, Gholam Hossein Mohseni Ejei, qui a appelé à accélérer la poursuite des biens des opposants dans le cadre d’une loi visant à durcir les sanctions liées à la sécurité nationale.
Dans cette logique, la confiscation des avoirs de plus de 400 personnalités a été annoncée, parmi lesquelles des journalistes et des militants résidant à l’étranger.
Les autorités se sont également orientées vers l’affaiblissement de la capacité des expatriés à gérer leurs affaires juridiques en restreignant les services consulaires, notamment en perturbant certaines fonctions de la plateforme « Mikhak », un outil essentiel pour l’accomplissement des formalités officielles, telles que la délivrance des passeports et la légalisation des procurations.
Cette mesure est perçue comme un moyen indirect de priver les opposants de leurs droits juridiques sans recourir à des décisions officielles de retrait de la nationalité.
La question de la nationalité elle-même est toutefois entrée dans le débat, à la suite d’appels parlementaires visant à en faire un instrument de sanction politique. Le député Hassan Ali Akhlaqi Amiri a proposé de retirer la nationalité à toute personne accusée de coopérer avec des « États hostiles », une proposition qui a suscité des critiques internes, des opposants estimant qu’elle contredit la Constitution qui considère la nationalité comme un droit inaliénable.
Dans la pratique, des cas s’apparentant à une « déchéance de nationalité de facto » ont commencé à apparaître, par la suspension du statut juridique de certains individus.
Parmi ces cas figure la réalisatrice et militante Maryam Ebrahimvand, qui a déclaré que le consulat iranien à Paris l’avait informée que le statut de sa nationalité était « incertain », tout en confisquant ses documents, la laissant sans aucune identité juridique.
À l’étranger, l’escalade prend une dimension plus grave, où des journalistes iraniens à Londres font face à des menaces croissantes allant jusqu’à la violence physique. Les bureaux de la chaîne Iran International ont ainsi été la cible d’une tentative d’incendie criminel, tandis que des employés de la chaîne ont évoqué des menaces directes de mort.
Des incidents antérieurs ont également été signalés, dont l’agression au couteau du présentateur Pouria Zeraati devant son domicile, ce qui l’a contraint à quitter le pays. D’autres journalistes ont évoqué des menaces visant leurs familles restées en Iran, signe que la pression familiale est utilisée comme outil pour réduire au silence les voix dissidentes.
Des journalistes de « BBC Persian » ont, eux aussi, confirmé l’intensification des menaces, notamment à la suite des récentes tensions régionales, indiquant qu’ils ne se sentent plus en sécurité, même au Royaume-Uni.
Selon des experts, cela reflète un schéma croissant de « répression transnationale », où des réseaux informels ou des agents locaux sont utilisés pour mener des opérations d’intimidation difficiles à retracer.
La pression ne se limite pas aux individus à l’étranger, mais s’étend à leurs familles en Iran, où des rapports de défense des droits humains ont documenté des arrestations et des convocations de proches d’opposants, perçues comme un moyen direct de chantage.
Les analystes estiment que cette politique constitue un changement stratégique, déplaçant la confrontation de l’intérieur vers l’extérieur au moyen d’outils juridiques et sécuritaires imbriqués.
Ces évolutions révèlent une approche intégrée visant à redéfinir la relation entre l’État et ses citoyens à l’étranger, non plus comme une composante du tissu national, mais comme une extension d’un conflit politique que Téhéran cherche à trancher, même au-delà de ses frontières.
