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Scénarios d’escalade indirecte entre le Soudan et l’Éthiopie à la lumière des interactions liées au dossier du Tigré


Les interactions sécuritaires entre le Soudan et l’Éthiopie entrent dans une phase complexe qui dépasse les différends traditionnels relatifs aux frontières ou aux ressources hydriques, pour toucher à des niveaux plus profonds liés à la recomposition des rapports de force dans la Corne de l’Afrique. Dans un environnement régional marqué par la fragilité et la rivalité, les analyses se multiplient, évoquant la possibilité que les parties recourent à des instruments de dissuasion indirecte, parmi lesquels l’établissement de canaux de communication avec des forces locales au sein des États concurrents, y compris des acteurs liés à la région du Tigré.

Ces analyses n’impliquent pas nécessairement l’existence d’alliances militaires déclarées ou d’un soutien opérationnel direct, mais elles traduisent une évolution de la pensée stratégique dans la région, où les États cherchent à disposer de multiples leviers de pression en prévision d’éventuels développements imprévus. Cela intervient à un moment où les gouvernements font face à d’importants défis internes, rendant l’option d’une confrontation directe coûteuse et incertaine quant à ses résultats, et les incitant à adopter des stratégies de dissuasion relativement moins onéreuses.

La tension entre Khartoum et Addis-Abeba découle d’un ensemble de dossiers imbriqués, au premier rang desquels le différend concernant la zone agricole d’Al-Fashaga, qui a connu ces dernières années un déploiement militaire soudanais significatif visant à consolider le contrôle sur des terres que le Soudan considère comme relevant de ses frontières internationales. Ces initiatives ont suscité des réactions éthiopiennes variées, allant de déclarations politiques à des renforcements militaires limités, reflétant un état de tension persistante sans déboucher sur un affrontement généralisé.

Outre le dossier frontalier, le barrage de la Renaissance constitue l’une des principales sources de préoccupation pour le Soudan, non seulement du point de vue de la sécurité hydrique, mais également en matière de sûreté technique et de gestion des crues. Face à l’enlisement des négociations tripartites, Khartoum tend à inscrire ce dossier dans un cadre plus large lié aux équilibres régionaux, notamment en raison de ce qu’elle perçoit comme l’absence de garanties suffisantes pour ses intérêts stratégiques.

Dans ce contexte, le dossier du Tigré apparaît comme un facteur sensible à l’intérieur de l’Éthiopie. La région, qui a été le théâtre d’un conflit de grande ampleur, demeure un point de vulnérabilité potentiel dans l’équation de la stabilité interne, malgré l’accord de cessation des hostilités et la réorganisation des arrangements politiques et sécuritaires. Addis-Abeba est consciente que tout intérêt régional pour ce dossier, même s’il est de nature politique ou médiatique, peut revêtir des significations dépassant le cadre humanitaire ou diplomatique.

Du point de vue militaire, les stratégies de dissuasion indirecte reposent sur le principe de la création d’un environnement de pression multidirectionnelle sans s’engager dans une confrontation conventionnelle. Elles incluent l’établissement de relations avec des acteurs locaux, l’élargissement des réseaux d’influence politique ou le renforcement de la présence de renseignement dans les zones frontalières. Dans le cas du Soudan, certains experts estiment que ces instruments pourraient être mobilisés pour accroître la capacité de négociation face aux pressions éthiopiennes, sans nécessairement viser un conflit ouvert.

Cependant, cette approche comporte des risques évidents, car toute initiative en ce sens pourrait susciter une réponse similaire de la part de l’autre partie. L’Éthiopie dispose elle aussi de leviers d’influence au sein de l’environnement soudanais, que ce soit à travers des relations politiques ou via des facteurs géographiques et économiques liés aux régions frontalières. Si la rivalité se transforme en échange de pressions indirectes, les relations bilatérales pourraient entrer dans une phase de conflit de faible intensité difficile à contenir.

Le premier scénario envisageable consiste en la poursuite du statu quo, où les initiatives restent cantonnées aux messages politiques et au renforcement des capacités défensives, sans franchir le seuil d’une escalade tangible. Ce scénario apparaît comme le plus probable, compte tenu de la conscience qu’ont les deux parties du coût élevé d’une confrontation ouverte, notamment dans un contexte de défis économiques et humanitaires majeurs.

Le deuxième scénario repose sur une montée des tensions par des mesures indirectes, telles qu’une intensification des activités de renseignement ou un élargissement des contacts avec des forces locales au sein de l’État concurrent. Une telle trajectoire pourrait entraîner une augmentation progressive de la méfiance réciproque, se répercutant sur la situation sécuritaire dans les zones frontalières et accroissant les risques d’incidents militaires limités.

Le troisième scénario, le plus préoccupant, serait la transformation de ces dynamiques en conflit par procuration, avec un soutien direct ou indirect à des acteurs locaux, susceptible de raviver des foyers de tension interne dans les deux pays. Une telle évolution ne se limiterait pas au Soudan et à l’Éthiopie, mais affecterait également les États voisins, liés par des réseaux sécuritaires et économiques transfrontaliers.

À l’échelle régionale, toute escalade entre le Soudan et l’Éthiopie aurait des répercussions sur les équilibres dans la Corne de l’Afrique, déjà marquée par des crises prolongées dans plusieurs pays. Une dégradation des relations entre deux États de cette importance pourrait aussi affecter les flux commerciaux régionaux ainsi que la sécurité des corridors stratégiques liés à la mer Rouge.

La communauté internationale suit ces évolutions avec prudence, notamment en raison des craintes d’un retour à des conflits de grande ampleur dans la région. Ces préoccupations incitent les acteurs internationaux à encourager les voies de dialogue et de désescalade, que ce soit par des initiatives diplomatiques ou par le soutien à des projets de coopération économique susceptibles de renforcer la confiance entre les parties.

Les expériences antérieures dans la région montrent toutefois que l’absence de canaux de communication efficaces accroît le risque de malentendus, pouvant conduire à une escalade involontaire à la suite d’incidents frontaliers ou de mouvements militaires mal interprétés. La gestion des tensions exige ainsi non seulement un équilibre des capacités, mais aussi des mécanismes de contact permettant d’éviter toute dérive vers une confrontation non maîtrisée.

En définitive, l’évocation d’intersections potentielles avec le dossier du Tigré reflète la nature de la phase actuelle des relations soudano-éthiopiennes, où les considérations sécuritaires s’entremêlent avec des enjeux politiques et régionaux. Si les stratégies de pression indirecte peuvent offrir des marges de manœuvre supplémentaires, leur efficacité à long terme demeure limitée au regard des risques qu’elles comportent.

Le principal défi pour Khartoum et Addis-Abeba reste le passage d’une logique de gestion du conflit à une logique de gestion des intérêts communs, notamment dans des domaines susceptibles de constituer des bases de coopération, tels que le commerce, l’énergie et la sécurité frontalière. La stabilité des relations entre les deux pays ne constitue pas seulement un intérêt bilatéral, mais un élément fondamental pour la stabilité de l’ensemble de la Corne de l’Afrique, qui a aujourd’hui plus que jamais besoin d’apaisement et de partenariat.

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