Société

L’espérance de vie ralentit ou recule : pourquoi cette tendance inquiète


Pendant des décennies, vivre plus longtemps a semblé presque aller de soi. Les progrès de la médecine, la vaccination, l’amélioration de l’hygiène, la baisse de la mortalité infantile et une meilleure prise en charge des maladies chroniques ont progressivement repoussé l’âge auquel les populations meurent.

Mais cette progression n’est plus aussi régulière.

La pandémie de Covid-19 a provoqué un choc historique : entre 2019 et 2021, l’espérance de vie mondiale a diminué de 1,8 année, effaçant près d’une décennie de progrès en seulement deux ans. Depuis, la situation s’est améliorée. Selon les dernières estimations de l’Organisation mondiale de la santé, l’espérance de vie mondiale atteignait 73,3 ans en 2023, presque revenue au niveau de 2019, qui était de 73,4 ans.

Alors pourquoi parle-t-on encore de baisse ou de ralentissement de l’espérance de vie ?

Parce que derrière la moyenne mondiale se cache une réalité beaucoup plus complexe.

La pandémie n’explique pas tout

Le Covid-19 a évidemment joué un rôle majeur. Des millions de décès directs et indirects ont bouleversé les statistiques de mortalité. L’OMS estime que la pandémie a été associée à environ 22,1 millions de décès supplémentaires entre 2020 et 2023, en incluant les effets indirects.

Mais le problème est plus ancien.

Avant même la pandémie, certains pays avaient déjà commencé à voir les progrès de l’espérance de vie ralentir. Autrement dit, le Covid-19 n’a pas créé toutes les difficultés : il les a parfois amplifiées et rendues beaucoup plus visibles.

Dans plusieurs pays développés, les gains d’espérance de vie obtenus grâce à la baisse des maladies cardiovasculaires sont devenus moins rapides. Or les maladies cardiovasculaires restent parmi les premières causes de décès dans le monde.

Le cœur reste au centre du problème

Pendant longtemps, la diminution des décès liés aux infarctus et aux accidents vasculaires cérébraux a été l’un des grands moteurs de l’allongement de la vie.

Aujourd’hui, ces progrès ralentissent dans plusieurs populations.

Pourquoi ? Une partie de la réponse se trouve dans des facteurs de risque qui restent très présents : hypertension, diabète, obésité, tabagisme, alimentation déséquilibrée, manque d’activité physique et cholestérol élevé.

L’OCDE souligne notamment que la progression de l’obésité et du diabète, ainsi que le vieillissement de la population, compliquent les progrès dans la réduction de la mortalité cardiovasculaire.

Cela rappelle une réalité parfois oubliée : vivre plus longtemps ne dépend pas uniquement de la capacité des médecins à traiter les maladies. Une grande partie de la bataille se joue bien avant l’hôpital.

Le vieillissement de la population change aussi les statistiques

Une population qui vieillit est, d’une certaine manière, victime de son propre succès.

Lorsque davantage de personnes atteignent 70, 80 ou 90 ans, les maladies liées au vieillissement deviennent forcément plus fréquentes. Les démences, les maladies cardiovasculaires, certains cancers, les maladies respiratoires et les problèmes de fragilité prennent alors davantage de place.

Cela ne signifie pas que le vieillissement est mauvais ou qu’il faut considérer l’augmentation du nombre de personnes âgées comme un problème. Cela signifie simplement que les systèmes de santé doivent s’adapter à une population qui vit plus longtemps et avec des besoins différents.

L’OMS indique d’ailleurs que huit des dix principales causes de décès dans le monde en 2023 étaient des maladies non transmissibles, notamment les maladies cardiovasculaires et respiratoires.

Vivre plus longtemps ne veut pas toujours dire vivre plus longtemps en bonne santé

C’est peut-être l’une des nuances les plus importantes.

L’espérance de vie mesure le nombre moyen d’années qu’une personne peut espérer vivre. L’espérance de vie en bonne santé cherche plutôt à estimer combien de ces années peuvent être vécues sans incapacité importante liée à la maladie.

Or les deux indicateurs n’évoluent pas forcément au même rythme.

En 2023, l’espérance de vie mondiale était presque revenue à son niveau de 2019, mais l’espérance de vie en bonne santé atteignait 62,8 ans, soit encore 0,4 année de moins qu’avant la pandémie.

Cela signifie qu’une partie du monde a retrouvé une grande partie des années de vie perdues pendant la pandémie, sans avoir complètement récupéré les progrès réalisés en matière de santé.

La question de demain ne sera donc pas seulement : « Combien de temps allons-nous vivre ? »

Elle sera aussi : « Dans quel état de santé allons-nous vivre ces années supplémentaires ? »

L’obésité et le diabète deviennent des défis majeurs

L’augmentation de l’obésité et du diabète inquiète particulièrement les spécialistes de santé publique.

Ces maladies ne provoquent pas nécessairement un décès immédiat. Elles augmentent plutôt, sur plusieurs années, le risque de maladies cardiovasculaires, d’insuffisance rénale, de certains cancers et d’autres complications.

Leur impact sur l’espérance de vie est donc parfois invisible à court terme.

Une personne peut se sentir en bonne santé pendant des années tout en accumulant progressivement plusieurs facteurs de risque. C’est précisément pourquoi les politiques de prévention restent essentielles.

La lutte contre l’obésité, le contrôle de la pression artérielle, l’arrêt du tabac, une alimentation équilibrée et l’activité physique ne sont pas simplement des conseils destinés à « mieux vivre ». À l’échelle d’une population, ils peuvent contribuer à réduire la mortalité prématurée.

La pollution, le climat et les nouvelles menaces comptent également

Les causes de mortalité ne se limitent pas aux maladies classiques.

La pollution atmosphérique, les épisodes de chaleur extrême, certaines maladies infectieuses et les conséquences du changement climatique peuvent également peser sur la santé des populations.

Les personnes âgées et celles qui souffrent déjà de maladies chroniques sont particulièrement vulnérables lors des vagues de chaleur ou des épisodes de pollution.

Le vieillissement démographique rend d’ailleurs ces événements potentiellement plus importants : plus une société compte de personnes fragiles, plus les événements extrêmes peuvent avoir des conséquences sanitaires importantes.

Les inégalités restent déterminantes

Il est également impossible de parler d’espérance de vie sans parler des conditions dans lesquelles les gens vivent.

L’OMS souligne que le logement, l’éducation, les revenus, les conditions de travail, l’environnement et l’accès aux soins peuvent influencer fortement la santé. Selon l’organisation, l’écart d’espérance de vie entre les populations des pays ayant les niveaux les plus élevés et les plus faibles peut atteindre plusieurs décennies.

Cela signifie qu’il n’existe pas une seule histoire de l’espérance de vie.

Une personne qui grandit dans un environnement favorable à la santé ne rencontre pas les mêmes risques qu’une personne confrontée dès l’enfance à la pauvreté, à un logement insalubre, à la pollution, à une alimentation de mauvaise qualité ou à un accès limité aux soins.

Certains pays récupèrent, d’autres restent en retard

Les chiffres mondiaux peuvent donc être trompeurs.

Dans les pays de l’OCDE, l’espérance de vie de 2023 était encore inférieure à son niveau prépandémique dans 13 pays. En Europe, 18 pays de l’Union européenne avaient dépassé leur niveau de 2019 en 2023, tandis que six restaient en dessous.

La vitesse de récupération dépend notamment de l’impact initial de la pandémie, de la structure démographique, des systèmes de santé et de l’évolution des autres causes de décès.

Dans certains pays, d’autres facteurs ont également pesé. L’OCDE cite par exemple les décès liés aux opioïdes aux États-Unis et au Canada, tandis que le ralentissement des progrès contre les maladies cardiovasculaires constitue un problème plus général.

Faut-il vraiment avoir peur d’une baisse de l’espérance de vie ?

Pas au sens où l’humanité serait entrée dans une période où les gens vont systématiquement vivre moins longtemps.

Les données les plus récentes de l’OMS montrent au contraire que l’espérance de vie mondiale a fortement récupéré après le choc de la pandémie. Mais elles montrent aussi que cette récupération reste incomplète pour l’espérance de vie en bonne santé et que les progrès sanitaires ralentissent dans plusieurs domaines.

Le véritable signal d’alerte est donc moins une « chute permanente » de l’espérance de vie qu’une difficulté croissante à continuer les progrès réalisés au cours du XXe siècle.

Pendant longtemps, gagner quelques mois ou quelques années supplémentaires semblait relativement naturel. Aujourd’hui, ces gains demandent davantage d’efforts.

La prochaine étape ne dépendra probablement pas d’une seule invention médicale spectaculaire. Elle reposera aussi sur des choses beaucoup plus quotidiennes : prévenir les maladies cardiovasculaires, mieux contrôler le diabète et l’hypertension, lutter contre le tabagisme et l’obésité, améliorer la qualité de l’air, renforcer les systèmes de santé et réduire les inégalités.

Au fond, la question n’est peut-être plus seulement de savoir comment vivre plus longtemps.

Il faut désormais apprendre à faire en sorte que les années gagnées soient aussi des années vécues en meilleure santé.

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