Grand Maghreb

Le mufti des Frères musulmans attise la controverse des migrants en Libye : des craintes d’un retour au chaos


La crise migratoire en Libye semble s’orienter vers un tournant plus dangereux avec l’implication croissante d’acteurs politiques et religieux dans le débat en cours.

Cette évolution intervient alors que plusieurs observateurs mettent en garde contre le risque de voir les tensions populaires se transformer en confrontation ouverte, menaçant la paix sociale et offrant aux groupes extrémistes une nouvelle opportunité de raviver le chaos.

Depuis plusieurs semaines, la Libye connaît une vive controverse autour de la question de la migration irrégulière, dans un contexte marqué par des manifestations populaires dénonçant ce que les protestataires considèrent comme des tentatives d’installation durable de migrants sur le territoire libyen. Une accusation que les autorités libyennes ainsi que les Nations unies réfutent catégoriquement.

Au cœur de ces développements, les déclarations de Sadiq Al-Ghariani, souvent présenté comme le « mufti des Frères musulmans », ont suscité une vaste polémique après qu’il a appelé à l’expulsion du United Nations High Commissioner for Refugees de Libye. Selon lui, la présence de cette institution serait « illégale » et contribuerait au maintien ainsi qu’à l’installation des migrants en situation irrégulière dans le pays, des accusations officiellement rejetées par l’agence onusienne.

Les propos d’Al-Ghariani ont été largement critiqués par des observateurs et des experts, qui y voient une tentative d’attiser les sentiments populaires à l’égard des migrants et d’instrumentaliser cette question à des fins politiques dépassant ses dimensions sécuritaires et humanitaires.

Entre inquiétudes et incitation

Les spécialistes du dossier libyen s’accordent à reconnaître que l’augmentation du nombre de migrants en situation irrégulière constitue un véritable défi pour l’État libyen, notamment en raison de la fragilité des frontières méridionales et de l’expansion des réseaux de trafic et de traite des êtres humains.

Ils mettent toutefois en garde contre le recours à un discours incendiaire ou à la mobilisation populaire comme moyen de gestion de la crise, estimant qu’une telle approche pourrait conduire le pays vers une nouvelle vague de violences, alors même que les institutions sécuritaires demeurent divisées et peinent à exercer un contrôle effectif sur l’ensemble du territoire.

Entre les préoccupations légitimes liées à l’immigration irrégulière et les tentatives de récupération politique de ce dossier, la Libye se trouve confrontée à un nouveau test quant à sa capacité à gérer l’un des sujets les plus complexes et sensibles du pays, loin des discours de haine et des rumeurs, à travers une approche juridique et sécuritaire préservant la stabilité nationale et empêchant toute rechute dans une nouvelle spirale de chaos.

Mises en garde contre un basculement vers la violence

L’écrivain et chercheur libyen Mustafa Fetouri a qualifié les déclarations d’Al-Ghariani de « provocatrices » et de nature à usurper le rôle ainsi que la souveraineté de l’État libyen, affirmant que plusieurs acteurs cherchent à exploiter cette crise à des fins diverses.

Il a affirmé que « l’excitation des émotions des citoyens ordinaires qui se sont mobilisés pour attaquer les locaux du HCR résulte d’une incitation, même indirecte, provoquée par les déclarations d’Al-Ghariani et d’autres personnalités ».

Il a averti que la poursuite de ce type de discours pourrait avoir de graves conséquences sur le terrain.

Selon lui, « de telles déclarations pourraient conduire à un bain de sang si des foules se retournent contre les migrants. Une telle situation pourrait également encourager d’autres milices terroristes libyennes à exploiter la peur des migrants, à les armer et à les recruter afin qu’ils assurent leur propre défense, maintenant ainsi la Libye dans un cycle permanent de violence et de chaos, d’autant plus que les armes circulent largement et que les mécanismes de contrôle restent insuffisants ».

Fetouri a souligné que la situation actuelle ne permettait pas davantage d’escalade, déclarant que « la situation sur le terrain est déjà très mauvaise. Il n’est donc pas raisonnable de traiter cette crise à travers des déclarations provocatrices, des menaces ou une mise en danger des populations. Le dossier doit être géré dans le cadre de l’application de la loi libyenne ».

Le chercheur a également établi un lien entre cette escalade et les tentatives de perturber les efforts politiques visant à résoudre la crise libyenne.

Il a expliqué qu’« il existe une possibilité que certaines forces proches des Frères musulmans cherchent à brouiller toute initiative destinée à résoudre la crise libyenne », estimant qu’une telle attitude ne ferait qu’augmenter la confusion.

Il a enfin souligné que la division politique et institutionnelle demeure l’un des principaux obstacles à une solution durable du dossier migratoire, ajoutant que personne ne nie la gravité de l’augmentation du nombre de migrants et que l’État libyen est tenu de trouver une solution, dont la première étape consisterait à moderniser la législation relative à cette question.

Une instrumentalisation politique de la crise

Pour sa part, l’écrivain et chercheur libyen Idris Ahmid estime que les déclarations d’Al-Ghariani s’inscrivent dans une tentative de retrouver une influence sur la scène politique libyenne en exploitant une question bénéficiant d’une forte attention populaire.

Ahmid a affirmé qu’Al-Ghariani « représente un courant qui ne s’intéresse ni à la réconciliation, ni à l’apaisement, ni à la résolution de la crise libyenne ».

Il a ajouté que ces déclarations visaient essentiellement à réaffirmer sa présence dans le paysage politique, profitant d’une crise qui mobilise largement la rue libyenne, dans une démarche poursuivant des objectifs politiques liés au maintien d’un climat de désordre, lequel constitue un environnement favorable aux Frères musulmans et aux organisations extrémistes.

Selon plusieurs observateurs, le dossier migratoire est devenu l’un des sujets les plus susceptibles d’être instrumentalisés politiquement en Libye, en raison de son lien étroit avec les questions de sécurité, d’identité nationale et de pression économique, ce qui permet à tout discours radical à son sujet de mobiliser rapidement l’opinion publique.

Démenti des Nations unies

De son côté, la United Nations Support Mission in Libya a rapidement démenti les allégations faisant état de projets ou de programmes onusiens visant à installer des migrants en Libye.

Cette réaction est intervenue à la suite de manifestations dans la capitale Tripoli, qui se sont soldées par l’intrusion de protestataires dans les locaux de la mission onusienne à Janzour et par la fermeture du siège du HCR dans le quartier de Sarraj.

Dans un communiqué, la mission a indiqué avoir suivi les manifestations organisées devant ses locaux ainsi que ceux du HCR, réaffirmant son respect du droit des Libyens à exprimer pacifiquement leurs opinions et à accéder à une information fiable.

Elle a également exprimé sa préoccupation face à la propagation de ce qu’elle a qualifié de « désinformation » et de discours de haine liés aux activités des Nations unies en Libye.

La mission a insisté sur le fait qu’aucune agence des Nations unies opérant en Libye, y compris le HCR, ne met en œuvre de programme destiné à installer des migrants sur le territoire libyen.

Elle a enfin affirmé que toutes les allégations circulant à ce sujet sont « totalement dénuées de fondement ».

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