Commémoration du 30 juin : la rivalité entre les différentes factions des Frères musulmans autour des intérêts compromet l’initiative de mettre fin à la division
Une nouvelle initiative lancée au sein des Frères musulmans pour surmonter des années de divisions organisationnelles s’est heurtée aux conflits d’influence et d’intérêts opposant les différentes factions du mouvement, conduisant à son échec.
Présentée à l’occasion de l’anniversaire du 30 juin, cette initiative a suscité des réactions divergentes au sein de l’organisation, révélant que les intérêts particuliers continuent de prévaloir sur les perspectives de réconciliation, aggravant ainsi la crise de division.
À la veille des manifestations du 30 juin 2013, au cours desquelles le peuple égyptien s’était mobilisé contre le gouvernement des Frères musulmans, le Bureau de la Guidance du mouvement avait chargé Mahmoud Hussein, alors secrétaire général de l’organisation et aujourd’hui guide par intérim de la faction d’Istanbul, de quitter l’Égypte afin de gérer les principaux dossiers du groupe dans l’éventualité d’une perte du pouvoir. Sa mission consistait à préserver la cohésion de l’organisation en cas de crise.
Treize ans plus tard, Mahmoud Hussein demeure l’un des principaux foyers de division au sein des Frères musulmans, dont les différentes factions continuent de se disputer les ressources et l’influence.
Au cours des dernières semaines, Mahmoud Hussein, guide par intérim de la faction d’Istanbul, a lancé une initiative visant à mettre fin à la division entre les branches d’Istanbul et de Londres. Cette nouvelle démarche ambitionne de réunifier l’organisation et de mettre un terme à la dualité ainsi qu’à la fragmentation de son leadership politique et organisationnel qui perdurent depuis plusieurs années.
Hussein aurait proposé de renoncer à son poste de guide par intérim afin de parvenir à un compromis avec ses adversaires de la faction de Londres, dirigée par Salah Abdel Haq, tout en conservant une priorité pour reprendre cette fonction si Abdel Haq venait à quitter son poste.
Les mêmes sources indiquent que Mahmoud Hussein a adressé un message interne aux membres du Conseil consultatif général ainsi qu’à l’ensemble des cadres de l’organisation à l’occasion du Nouvel An hégirien, appelant les dirigeants et les différentes factions à mettre un terme aux divisions internes. Il y affirme que la réunification de l’organisation constitue désormais une nécessité immédiate qui ne peut plus être différée.
Ce message a été diffusé après la présentation de sa récente initiative de réconciliation, laquelle a surpris la faction de Londres, notamment parce que Hussein y proposait, pour la première fois depuis le début de la crise en 2021, d’abandonner son poste de guide par intérim.
Une manœuvre visant à écarter la faction de Londres
Les sources précisent que les dirigeants de la faction de Londres, en particulier Helmy El-Gazzar, superviseur du bureau politique et adjoint de Salah Abdel Haq, considèrent l’initiative de Mahmoud Hussein comme une manœuvre destinée à reprendre le contrôle des Frères musulmans à l’étranger et à rétablir son emprise sur l’organisation internationale, qui avait échappé à la faction d’Istanbul après ses différends avec celle de Londres.
Elles indiquent également que cette initiative a été précédée par une série de démarches entreprises par la faction d’Istanbul, notamment des contacts personnels avec plusieurs dirigeants et anciens responsables des Frères musulmans, parmi lesquels Issam Teleima, ancien directeur du bureau de Youssef Al-Qaradawi, pourtant considéré comme l’un des plus farouches adversaires de Mahmoud Hussein. La faction d’Istanbul l’aurait invité au repas de rupture du jeûne organisé pendant le mois de Ramadan en présence de Mahmoud Hussein, comme geste de bonne volonté illustrant la volonté de ce dernier de se réconcilier avec ses opposants et de mettre fin à la division.
Les sources ajoutent que le dernier message de Mahmoud Hussein insiste sur le fait que le Conseil consultatif, dans sa composition élue en Égypte et à l’étranger, demeure l’unique instance administrative compétente pour désigner les responsables exécutifs de l’organisation à l’heure actuelle. Cette position constitue un revirement par rapport aux décisions antérieures de la faction d’Istanbul, qui avait exclu plusieurs membres du Conseil consultatif pour leur soutien à Ibrahim Mounir, puis à Salah Abdel Haq, dans leur conflit avec Mahmoud Hussein concernant la direction par intérim de l’organisation et le contrôle de ses ressources.
Selon les mêmes sources, la proposition de Mahmoud Hussein et de la faction d’Istanbul prévoit la reconstitution du Conseil consultatif général dans sa composition historique, essentiellement inchangée depuis la destitution des Frères musulmans du pouvoir en juillet 2013, avec l’intégration de quelques membres élus lors des élections de 2016.
Après la reconstitution du Conseil, il serait proposé de créer une nouvelle commission chargée d’examiner le règlement intérieur de l’organisation afin d’évaluer les possibilités de le moderniser et de l’adapter aux évolutions qu’a connues le mouvement. Les sources estiment que cette initiative vise également à attirer les jeunes générations du groupe, dont beaucoup restent opposées à Mahmoud Hussein en raison de différends organisationnels anciens.
Elles précisent enfin que la faction d’Istanbul, dirigée par Mahmoud Hussein, a sollicité la médiation de plusieurs responsables de l’organisation internationale des Frères musulmans, notamment Abdullah Ben Mansour et d’autres dirigeants, afin de soutenir son initiative et de favoriser le retour de l’organisation sous une direction unifiée.
Une division encore plus profonde
Les sources considèrent que l’initiative de Mahmoud Hussein a, paradoxalement, accentué les divisions internes. Les responsables de la faction de Londres, en particulier les proches de Helmy El-Gazzar, estiment qu’il s’agit d’une tentative de reprendre le contrôle de l’organisation sous couvert de réconciliation. Ils soupçonnent Hussein de vouloir profiter de la volonté exprimée par Salah Abdel Haq de quitter ses fonctions à l’expiration de son mandat, à la fin de l’année, afin de réunifier l’organisation puis d’invoquer le règlement intérieur, qui prévoit qu’en cas d’incapacité du Guide suprême Mohamed Badie à exercer ses fonctions, le poste revient à un membre du Bureau de la Guidance. Or, Mahmoud Hussein est aujourd’hui le seul membre encore libre de cet organe dirigeant, ce qui lui permettrait de reprendre le contrôle de l’ensemble de l’organisation et d’écarter ses rivaux.
Les sources indiquent que plusieurs dirigeants de la faction de Londres, notamment Helmy El-Gazzar et Mohieddine El-Zayet, rejettent toute idée de réunification sous une seule structure. Quant à Mahmoud El-Ebiary, secrétaire général de l’organisation internationale et dirigeant de la faction de Londres, il chercherait à exploiter les divisions existantes afin de renforcer sa propre influence au sein de cette faction, sans pour autant soutenir activement Mahmoud Hussein.
Les responsables de la faction de Londres auraient également demandé à leurs partisans de rappeler que Mahmoud Hussein avait rejeté toutes les précédentes initiatives de réconciliation, depuis celle proposée par Youssef Al-Qaradawi en 2016. Ils lui reprochent également d’avoir renversé, en 2020, la Haute Commission administrative qui avait remplacé le Bureau de la Guidance après l’arrestation en Égypte de Mahmoud Ezzat, alors guide par intérim, puis d’avoir concentré entre ses mains la direction de l’organisation, faisant de lui, selon eux, le principal responsable de la division actuelle.
Les craintes d’une marginalisation
Les sources soulignent que les dirigeants de la faction de Londres estiment avoir réussi, au prix d’importants efforts, à se libérer de l’influence de Mahmoud Hussein sur l’organisation, en particulier sur la partie qui leur est fidèle. Ils considèrent que son retour au sein d’une structure unifiée entraînerait leur marginalisation ainsi que la perte de leurs responsabilités administratives et dirigeantes, ce qu’ils refusent.
Elles ajoutent que Helmy El-Gazzar, Oussama Soliman, membre du Conseil consultatif, ainsi que d’autres responsables avaient exercé des pressions sur Ibrahim Mounir lorsqu’il avait pris la direction par intérim de l’organisation après l’arrestation de Mahmoud Ezzat en août 2020, afin qu’il supprime le secrétariat général des Frères musulmans, dirigé à l’époque par Mahmoud Hussein, car cette structure contrôlait la communication interne et exerçait, dans les faits, le pouvoir exécutif au sein du mouvement.
Selon ces mêmes sources, les adversaires de Mahmoud Hussein le considéraient comme plus influent que le Guide suprême lui-même, puisqu’il pouvait transmettre ses propres directives à l’ensemble de l’organisation ou bloquer celles du Guide grâce à son contrôle du secrétariat général. Les sources lui attribuent notamment cette déclaration : « Que le Guide suprême et le Bureau de la Guidance prennent toutes les décisions qu’ils souhaitent ; nous transmettrons aux bureaux et aux sections des Frères musulmans les instructions que nous jugerons appropriées. »
Pour toutes ces raisons, une campagne contre l’initiative de Mahmoud Hussein aurait été lancée en coulisses par plusieurs dirigeants de la faction de Londres, sous la conduite de Helmy El-Gazzar et avec le soutien de Salah Abdel Haq. Cette campagne met l’accent sur la responsabilité personnelle de Mahmoud Hussein dans la division de l’organisation et affirme que toute initiative de réconciliation ne pourra réussir qu’à condition qu’il renonce à ses fonctions dirigeantes. Ainsi, selon les sources, l’initiative censée mettre fin à la division des Frères musulmans est devenue un nouveau facteur d’aggravation des dissensions et des rivalités internes.
