Politique

Miser sur les pays voisins pour contenir les crises du Sahel africain


Les initiatives de l’Algérie visent à protéger ses très longues frontières terrestres avec les pays du Sahel. Sa principale inquiétude concerne une possible convergence entre terrorisme, criminalité organisée et mouvements séparatistes.

De récentes mises en garde internationales et régionales ont sonné l’alarme face à l’aggravation des crises sécuritaires et politiques au Sahel africain. Elles s’accompagnent d’appels à renforcer le rôle des pays voisins, maghrébins et africains, pour aider la région à sortir de la crise, plutôt que de la laisser devenir un terrain de rivalités internationales et de règlements de comptes entre grandes puissances.

Fin septembre dernier, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, président en exercice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), a mis en garde contre l’abandon du Sahel à son « destin tragique ». Il a souligné que sa déstabilisation « n’épargnerait ni l’Afrique ni les autres intérêts qui y sont présents ».

Dans une intervention à l’Assemblée générale des Nations unies, à New York, Faye a appelé à un « sursaut collectif » contre le terrorisme, qu’il a qualifié de « fléau transfrontalier ». Il a insisté sur le fait que la paix constitue une « responsabilité partagée », particulièrement dans un contexte de « conflits permanents qui alimentent la course aux armements et affaiblissent les mécanismes de désarmement ».

Dans ce contexte, des pays du Maghreb, dont l’Algérie, intensifient leurs efforts diplomatiques au Mali et cherchent à améliorer leurs relations avec le Niger afin de préserver la sécurité et la stabilité régionales.

Le Sahel africain constitue un vaste espace géographique et culturel traversant le continent, de l’océan Atlantique à l’ouest à la mer Rouge à l’est. Il forme une zone de transition naturelle entre le Sahara au nord et les régions de forêts tropicales au sud.

Il comprend le Mali, le Niger, le Tchad, la Mauritanie, le Burkina Faso et le Sénégal, ainsi que des parties du Soudan, du Nigeria, du Cameroun, de la Gambie et de la Guinée.

En 2023, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont créé un bloc de défense baptisé « Alliance des États du Sahel », puis annoncé leur retrait de la CEDEAO. Fondée en 1975, cette organisation a pour objectif de renforcer l’intégration économique et la coopération entre les pays d’Afrique de l’Ouest.

La CEDEAO compte désormais le Bénin, le Cap-Vert, la Côte d’Ivoire, la Gambie, le Ghana, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Liberia, le Nigeria, le Sénégal, la Sierra Leone et le Togo.

Pour l’universitaire tunisien Kamel Ben Younès, spécialiste des affaires internationales, les avertissements du président sénégalais traduisent la gravité de la situation au Sahel, devenu l’un des principaux foyers de tensions sécuritaires et politiques dans le monde.

Président de la Fondation Ibn Rochd pour les études internationales, Ben Younès a déclaré à Anadolu que les crises de la région « ne sont pas nées ces dernières années, mais résultent d’une accumulation de facteurs historiques, politiques et économiques dont les anciennes puissances coloniales, en particulier la France, portent une part importante de responsabilité ».

Selon lui, les politiques françaises et occidentales ont contribué, pendant des décennies, à « entretenir la dépendance économique et sécuritaire, soutenir des régimes politiques fragiles et privilégier les intérêts stratégiques et l’exploitation des richesses au détriment du développement, de la démocratie et de la justice sociale ».

Il estime que les interventions militaires étrangères, bien que menées au nom de la lutte contre le terrorisme, n’ont pas apporté la stabilité. Elles ont au contraire coïncidé avec l’expansion des groupes armés et l’aggravation des crises humanitaires.

« Cela ne dispense toutefois pas les élites dirigeantes des pays de la région de leur responsabilité dans les échecs de la gouvernance et du développement », a-t-il ajouté, mettant en garde contre la transformation du Sahel en un nouveau théâtre de confrontation entre la France, l’Occident et la Russie.

« La solution ne consiste pas à remplacer une influence étrangère par une autre, car changer de partenaire extérieur ne signifie pas nécessairement s’affranchir de la dépendance », a-t-il souligné.

Pour Ben Younès, surmonter la crise suppose de passer d’une gestion des crises assurée par des puissances étrangères à « la construction d’un système régional de sécurité et de développement dirigé par les États africains eux-mêmes, afin de permettre à leurs peuples de décider de leur destin et de bâtir des institutions nationales solides ».

Il a insisté sur le besoin de l’Afrique de disposer de « partenariats internationaux équilibrés, et non d’une nouvelle tutelle ». À ses yeux, la véritable sécurité commence par le développement, la souveraineté nationale et l’intégration économique, plutôt que par des bases militaires étrangères.

Concernant le rôle des pays voisins, il considère que l’Algérie figure parmi les États les plus directement concernés par la stabilité du Sahel, en raison de ses longues frontières, de son poids politique et militaire et de ses relations historiques avec les peuples africains.

Il rappelle que la diplomatie algérienne a cherché à privilégier le dialogue, la réconciliation nationale et les solutions politiques. Cette approche s’est notamment traduite par l’accord de paix d’Alger de 2015 pour le Mali, malgré les difficultés rencontrées dans son application, jusqu’à sa dénonciation par les autorités maliennes.

En janvier 2024, la junte au pouvoir au Mali a officiellement mis fin à cet accord avec effet immédiat.

L’Algérie fait aujourd’hui face à des défis diplomatiques et sécuritaires, sur fond de tensions avec certaines autorités de transition de la région et de concurrence internationale accrue. Selon Ben Younès, la réussite de son action exige de « renforcer la confiance avec les pays voisins, développer la coopération économique et se tenir à l’écart des logiques de polarisation régionale et internationale ».

Il estime que les pays voisins africains et maghrébins disposent de moyens importants pour contribuer au règlement des crises du Sahel, « à condition qu’existe une volonté politique et que soient dépassés les différends bilatéraux et les calculs étroits ».

De son côté, le journaliste et analyste algérien Nasreddine Ben Hadid décrit une situation « extrêmement complexe », liée à l’incapacité de la plupart des gouvernements de la région à assurer la sécurité et la stabilité. Il attribue cette faiblesse à « la prépondérance des appartenances tribales sur l’État » et à l’absence de programmes de développement offrant des emplois à des millions de jeunes.

Ben Hadid explique que les initiatives algériennes visent avant tout à protéger les très longues frontières terrestres du pays avec les États du Sahel. Il souligne que l’une des principales préoccupations d’Alger est « la possibilité d’une convergence entre terrorisme, criminalité organisée et mouvements séparatistes ».

Selon lui, le contraste saisissant entre une pauvreté et une précarité généralisées, d’une part, et d’immenses richesses naturelles, d’autre part, place les élites locales devant un défi majeur : surmonter la fragilité des institutions et rétablir l’autorité de l’État.

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