Armes chimiques au Soudan : les campagnes médiatiques peuvent-elles contenir les accusations ?
Les accusations d’utilisation d’armes chimiques dans la guerre au Soudan ne relèvent plus d’une simple polémique politique entre les belligérants. Elles constituent désormais un dossier où se croisent enquêtes journalistiques, décisions de gouvernements étrangers, positions officielles soudanaises et interrogations sur les perspectives de mise en cause des responsables d’éventuelles violations du droit international. Dans ce contexte, le discours médiatique joue un rôle central, qu’il cherche à défendre l’institution militaire, à contester les accusations ou à présenter les événements sous un angle favorable au récit politique de chaque camp. La gravité du sujet impose toutefois de distinguer la défense médiatique légitime d’une position politique d’une tentative de trancher une question technique et juridique complexe au moyen de déclarations générales ou de publications en circulation. Déterminer si une substance chimique a été utilisée comme arme exige des preuves vérifiables, une enquête indépendante et une analyse scientifique des faits, et non un simple échange d’accusations entre adversaires.
Le 24 avril 2025, les États-Unis ont annoncé avoir conclu que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques en violation du droit international. Cette décision était assortie de sanctions dont les modalités ont été publiées au Registre fédéral américain en juin de la même année. Cet événement doit être compris dans son contexte juridique et politique : il s’agit d’une décision officielle du gouvernement américain, et non d’un jugement international définitif. Il ne s’agit pas non plus d’une simple affirmation anonyme pouvant être écartée sans examen. La décision a provoqué un affrontement politique et diplomatique : les autorités soudanaises ont rejeté les accusations et annoncé la création d’une commission nationale d’enquête. Le dossier engage donc également leur capacité à présenter une version étayée par des preuves indépendantes, ainsi que la volonté des instances internationales concernées d’examiner les informations disponibles selon des procédures techniques fiables.
L’importance de cette affaire est renforcée par les enquêtes journalistiques consacrées à des incidents survenus près de la raffinerie d’Al-Jili, au nord de Khartoum, en septembre 2024. En octobre 2025, Human Rights Watch a publié une analyse faisant référence à une enquête de France 24 sur des indices d’une possible utilisation de chlore lors de deux incidents survenus ce mois-là. L’enquête évoquait des vidéos et d’autres images géolocalisées, des conteneurs métalliques, des traces relevées sur le terrain et des témoignages. L’organisation a indiqué avoir vérifié de manière indépendante la localisation des vidéos. Selon son analyse, ces éléments constituent des indices justifiant une enquête, mais ne dispensent pas les autorités compétentes d’établir des conclusions techniques et juridiques fondées sur des preuves. La présence de chlore à proximité d’un site industriel ne suffit pas, à elle seule, à démontrer son emploi comme arme. De même, un nuage coloré ou des symptômes médicaux ne permettent pas, isolément, d’identifier la substance ni l’acteur responsable de son utilisation.
Dans ce climat, les campagnes médiatiques défendant l’armée soudanaise revêtent une importance politique manifeste, particulièrement lorsqu’elles présentent les accusations comme une offensive extérieure contre l’institution militaire. Leur réussite ne se mesure toutefois ni au nombre de publications ou de vidéos contestant les faits ni à la diffusion du récit favorable à l’armée. Elle dépend de leur capacité à fournir des informations vérifiables et à répondre aux questions soulevées par les enquêtes. Si les autorités disposent de preuves réfutant l’utilisation de substances chimiques dans les incidents concernés, la démarche la plus efficace consiste à publier les conclusions des expertises, à expliquer les procédures de prélèvement, de conservation et d’analyse des échantillons, à établir la chronologie des événements et à permettre à des experts indépendants d’examiner les données. Se contenter de qualifier les accusations de complot, sans discuter les faits publiés, risque au contraire d’accentuer les doutes.
La difficulté apparaît lorsque la bataille de l’information vise à clore le débat public avant l’achèvement des investigations. Dans les conflits armés, les parties rivalisent pour définir les événements, attribuer les responsabilités et orienter l’opinion nationale et internationale. Les campagnes médiatiques peuvent mêler informations exactes, éléments incomplets, interprétations politiques et, parfois, affirmations insuffisamment étayées. Toute campagne concernant les armes chimiques doit donc être examinée à partir de questions précises : qui a publié l’information ? Quelle en est la source initiale ? Peut-on vérifier la date et le lieu des images ? Existe-t-il des rapports médicaux ou des échantillons destinés à une analyse en laboratoire ? Les explications alternatives ont-elles été étudiées ? Un acteur indépendant peut-il examiner les conclusions ? Ces questions ne servent aucun camp en particulier. Elles permettent au public de distinguer l’information de l’incitation, et un démenti étayé d’un démenti se limitant à répéter la position officielle.
Il faut également distinguer la responsabilité de l’armée en tant qu’institution de celle des dirigeants, des unités ou des individus auxquels des actes précis pourraient être attribués. Une enquête sérieuse ne commence pas par une condamnation collective de tous les militaires et ne s’achève pas par une exonération de l’institution au seul motif qu’elle nie les accusations. Elle exige d’établir les faits, de reconstituer la chaîne de commandement, d’examiner les ordres, les communications et les substances employées, puis de déterminer les responsabilités selon les preuves et les normes juridiques. Cette distinction est essentielle au Soudan, où la prolongation de la guerre a érodé la confiance dans les institutions, favorisé la circulation d’informations contradictoires et compliqué l’accès des journalistes et des chercheurs aux zones de combat.
Les civils paient le prix le plus lourd lorsque des éléments de preuve potentiels deviennent des instruments de manœuvre politique. Les zones d’opérations peuvent subir simultanément bombardements, déplacements, interruptions des services et dégradation des soins. Les habitants signalant des symptômes inhabituels ou racontant ce qu’ils ont vu risquent, quant à eux, d’être discrédités ou exploités médiatiquement. La protection des témoins, les soins médicaux et la documentation des dommages sanitaires et environnementaux doivent donc faire partie de toute enquête sérieuse. Les informations personnelles concernant les témoins ou les patients ne devraient pas être publiées sans leur consentement, car la peur des représailles peut dissuader d’autres personnes de témoigner.
En septembre 2026, le Washington Post a publié une enquête affirmant avoir examiné des documents, des vidéos et des messages qui, selon son analyse, indiquaient l’existence d’un programme militaire soudanais de développement et de stockage de munitions chimiques, ainsi que de dissimulation de certains aspects de ses activités. Le journal présentait ces éléments comme des preuves appuyant les accusations antérieures. Cette publication renforce la nécessité d’un examen indépendant, sans supprimer l’obligation d’évaluer la provenance des documents, leur contexte et leur intégrité technique, ni transformer automatiquement chaque conclusion journalistique en jugement judiciaire. Le même mois, Euronews a publié une enquête citant d’anciens experts de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. Selon eux, des témoignages et des indices sanitaires et environnementaux étayaient la possibilité d’une exposition à des substances dangereuses lors de certains incidents, sans permettre d’identifier avec certitude la substance utilisée. Ces degrés différents de conclusion montrent qu’il faut distinguer l’existence d’indices solides, l’identification d’une substance, la preuve de son emploi comme arme et l’établissement d’une responsabilité pénale individuelle.
The Washington Post
Une autre source
Les campagnes médiatiques ne peuvent donc, à elles seules, clore le dossier des armes chimiques au Soudan, pas plus que les accusations journalistiques ne peuvent remplacer des enquêtes juridiques indépendantes. La recherche de la vérité passe par les preuves, la transparence, l’accès des experts, la protection des témoins et la mise en cause des responsables lorsque des violations sont établies. Si les autorités soudanaises veulent réfuter les accusations de manière crédible, elles doivent fournir des éléments techniques étayant leur position, plutôt que simplement élargir leurs accusations politiques. Les acteurs qui soutiennent ces accusations et souhaitent obtenir justice doivent, eux aussi, soumettre les preuves à une vérification indépendante, respecter la présomption d’innocence et distinguer responsabilité politique et responsabilité pénale. Dans une affaire de cette gravité, la vérité ne se détermine pas à l’aune de la visibilité médiatique, mais à celle des preuves.
