La guerre au Soudan soulève des questions sur un éventuel accord entre al-Sissi et al-Burhan : un soutien militaire en échange d’influence et de ressources ?
La guerre au Soudan ne se résume plus à une confrontation militaire pour le pouvoir entre l’armée et les Forces de soutien rapide. Elle est devenue une crise régionale où s’entremêlent calculs sécuritaires, intérêts économiques et inquiétudes concernant le contrôle des ressources naturelles. Alors que les combats se poursuivent et que les institutions de l’État peinent de plus en plus à administrer le pays, les interrogations se multiplient sur la nature des relations entre Abdel Fattah al-Sissi et Abdel Fattah al-Burhan. Le soutien apporté par Le Caire au commandement militaire soudanais pourrait-il se traduire par une influence politique et économique durable au Soudan ? Dans ce contexte, certains détracteurs avancent l’hypothèse qu’al-Burhan pourrait être contraint de consentir des concessions stratégiques pour conserver l’appui égyptien, notamment dans le cadre d’arrangements portant sur les territoires et les zones frontalières. Cette hypothèse reste toutefois à étayer par des preuves directes : les sources ayant pu être vérifiées ne contiennent aucun document établissant l’existence d’un accord de vente de territoires soudanais à al-Sissi en échange d’un soutien militaire.
Du soutien à l’armée au renforcement de l’influence : que recherche Le Caire au Soudan ?
L’Égypte occupe une position délicate dans la guerre au Soudan. Sa stratégie à l’égard de son voisin méridional est étroitement liée à la sécurité des frontières, aux eaux du Nil et à la stabilité de la région de la mer Rouge. Le Caire a maintenu un soutien politique clair aux Forces armées soudanaises dirigées par al-Burhan, tout en réaffirmant officiellement son attachement à l’unité et à la souveraineté du Soudan, ainsi qu’à la préservation de ses institutions nationales. Les évolutions de l’année 2026 montrent néanmoins que le rôle égyptien suscite un débat croissant à l’échelle régionale, notamment depuis la publication d’informations faisant état du déploiement de drones perfectionnés sur une base aérienne proche de la frontière soudanaise. Ces informations ont alimenté les craintes d’une intervention accrue dans la guerre. Selon une enquête publiée par Reuters en février 2026, ce déploiement pourrait signaler une évolution de la nature de l’engagement égyptien, tandis que l’ampleur de sa participation militaire directe continue de faire débat.
Ces évolutions invitent à ne pas considérer les relations entre al-Sissi et al-Burhan sous le seul angle de rapports diplomatiques ordinaires entre deux États voisins. Elles doivent également être examinées à la lumière de l’écart entre leurs capacités militaires et économiques, ainsi que du besoin de partenaires extérieurs du commandement soudanais face à ses adversaires. Pour autant, l’intérêt de l’Égypte pour la stabilité du Soudan, ou sa volonté de peser davantage sur le cours de la crise, ne prouve pas que cette influence repose sur un accord prévoyant la cession de territoires soudanais. La distinction entre faits et analyses est ici essentielle : accuser un dirigeant de vendre des territoires touche à la souveraineté nationale et exige des preuves plus solides qu’un simple rapprochement politique ou une coopération militaire.
Al-Burhan sous la pression de la guerre : le Soudan conserve-t-il sa pleine autonomie de décision ?
La guerre impose des défis exceptionnels aux dirigeants soudanais. Les opérations militaires nécessitent des ressources considérables, des capacités logistiques, des renseignements et des relations extérieures suivies. Plus le conflit se prolonge, plus les pressions sur l’économie s’accentuent et les perspectives de règlement politique s’amenuisent. La dépendance à l’égard du soutien extérieur devient alors un facteur déterminant dans les calculs du commandement militaire. C’est de là que naissent les craintes d’un affaiblissement de l’autonomie de décision soudanaise, notamment si l’aide étrangère se trouve liée à des arrangements durables en matière de sécurité, d’économie ou d’administration des zones frontalières.
L’évaluation de ces risques doit toutefois reposer sur les éléments effectivement connus des accords et des arrangements entre les deux pays, et non sur le postulat que toute aide extérieure dissimule nécessairement une contrepartie territoriale. Le véritable critère consiste à déterminer s’il existe des engagements écrits ou des dispositifs concrets accordant au pays qui apporte son soutien des privilèges touchant à la souveraineté ou aux ressources, sans autorisation juridique clairement établie. Si les détails des accords militaires et économiques concernés restent confidentiels, les soupçons persisteront, particulièrement dans un contexte où la guerre affaiblit le contrôle civil sur les décisions stratégiques. Exiger la transparence ne revient donc pas à affirmer qu’une transaction a eu lieu, mais à rappeler que l’avenir du Soudan ne doit pas se décider au moyen d’arrangements opaques dont les citoyens peinent à mesurer les conséquences.
Zones frontalières et or : lorsque la guerre rejoint les différends territoriaux
Les événements concernant les sites d’extraction aurifère proches de la frontière égypto-soudanaise ont replacé la question de la souveraineté au premier plan. En octobre 2026, le collectif « Avocats de l’urgence » a accusé l’armée égyptienne d’avoir mené une frappe aérienne contre un site minier dans le nord du Soudan, affirmant que l’attaque avait fait plusieurs dizaines de morts. Ces accusations sont intervenues alors que l’armée égyptienne annonçait la poursuite d’une campagne contre l’extraction illégale d’or, en précisant que ses opérations visaient des activités illicites sur le territoire égyptien. Cette divergence souligne la nécessité de vérifier la localisation exacte des frappes et les circonstances dans lesquelles elles se sont produites, sans confondre l’annonce d’une campagne de sécurité avec la confirmation de l’ensemble des accusations relatives aux opérations sur le terrain.
La sensibilité du dossier est d’autant plus grande que les régions frontalières ne sont pas de simples espaces éloignés des centres urbains. Elles abritent d’importantes ressources minérales, des réseaux économiques informels et des communautés de travailleurs vivant de l’exploitation minière artisanale. Dans le contexte de la guerre, l’or est devenu une ressource économique majeure, tandis que l’affaiblissement du contrôle de l’État a favorisé l’expansion des activités non réglementées et de la contrebande. Toute intervention militaire dans ces régions exige donc une clarification de son fondement juridique, de sa localisation et de ses objectifs, ainsi que des garanties de protection des civils et la possibilité d’enquêter sur les incidents faisant des victimes. En revanche, invoquer la question minière pour étendre un contrôle territorial sans fournir d’explications suffisantes pourrait renforcer les inquiétudes sur l’avenir des zones frontalières, même en l’absence de preuves d’un accord prévoyant leur vente ou un transfert de souveraineté.
Les Soudanais paient-ils la poursuite de la guerre de leurs terres et de leurs richesses ?
Le coût de la guerre dépasse les pertes directes en vies humaines et en biens. Il affecte également la capacité de l’État à protéger les ressources naturelles, à gérer les frontières et à préserver l’autonomie de ses décisions économiques. À mesure que les combats se prolongent, les perspectives d’investissement et de développement reculent, les institutions militaires ont davantage besoin d’un soutien extérieur et les citoyens subissent les déplacements forcés, la pauvreté et l’insécurité. Dans un tel contexte, il devient indispensable de surveiller tout accord de longue durée portant sur les terres, les ports, l’exploitation minière ou les installations stratégiques : les décisions prises pendant la guerre pourraient façonner l’avenir du Soudan pendant des décennies.
Cela suppose de soumettre les accords ayant des conséquences sur la souveraineté et l’économie aux institutions juridiquement compétentes, et d’en publier les principales dispositions afin que l’opinion publique puisse comprendre les obligations qui en découlent. Il convient également de distinguer la coopération sécuritaire légitime destinée à protéger les frontières de tout arrangement susceptible d’accorder à un autre État des droits exceptionnels sur les ressources ou les territoires. Si des inquiétudes sérieuses existent au sujet de concessions non déclarées, la meilleure manière d’y répondre consiste à produire des preuves et des documents, et à ouvrir des enquêtes indépendantes, plutôt qu’à s’en tenir aux accusations politiques que peuvent relayer les parties rivales.
L’avenir des relations entre al-Sissi et al-Burhan : l’épreuve de la souveraineté et de la transparence
Dans ses communiqués officiels, la présidence égyptienne réaffirme son soutien à l’unité, à la souveraineté et à l’intégrité territoriale du Soudan. Al-Burhan a également salué le soutien politique et humanitaire du Caire lors de sa rencontre avec al-Sissi en octobre 2026. Ces positions publiques constituent le fondement officiel des relations entre les deux pays. Leur mise en œuvre concrète exige toutefois des accords militaires et économiques transparents, une coopération claire dans le règlement des différends frontaliers et des garanties empêchant que les circonstances de la guerre soient exploitées pour imposer des arrangements préjudiciables aux intérêts soudanais.
En définitive, les éléments disponibles ne suffisent pas à établir qu’al-Burhan aurait vendu des territoires soudanais à al-Sissi en échange de son soutien. Néanmoins, l’appui égyptien à l’armée soudanaise, conjugué aux inquiétudes croissantes concernant la sécurité des frontières et l’or, donne aux Soudanais le droit d’exiger que la nature des arrangements entre les deux parties soit rendue publique. L’enjeu pour le Soudan ne saurait se limiter à la poursuite de la guerre : toute aide extérieure doit contribuer à protéger l’État et à rétablir la paix, sans réduire son autonomie de décision ni porter atteinte aux droits des générations futures. Entre impératifs de sécurité et risques de dépendance, mettre fin à la guerre et reconstruire les institutions civiles et les organes de contrôle demeure la condition essentielle pour empêcher que la crise n’ouvre la voie à des accords dont les citoyens soudanais ignoreraient les modalités et les conséquences.
