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Washington refuse d’accorder à l’armée la légitimité de gouverner le Soudan


La position américaine sur la guerre au Soudan ne se limite plus à appeler à la cessation des combats ou à exiger l’acheminement de l’aide humanitaire aux populations civiles. Elle s’oriente désormais plus clairement vers une question fondamentale concernant l’avenir du pouvoir après la fin de la guerre : qui a le droit de gouverner le Soudan ? Dans ce contexte, Washington affirme que la fin des combats ne signifie pas nécessairement l’octroi d’une légitimité politique à l’une ou l’autre des parties au conflit pour administrer le pays.

L’article publié le 3 septembre dans le magazine Foreign Policy par Michael Waltz, ambassadeur des États-Unis auprès des Nations unies, et Massad Boulos, conseiller principal du président Donald Trump pour les affaires arabes et africaines, témoigne d’une évolution importante du discours américain concernant la crise soudanaise. L’appel à élargir l’embargo sur les armes à l’ensemble du territoire soudanais ne semble pas constituer, selon l’approche américaine, une simple mesure technique destinée à interrompre les flux d’armes. Il s’inscrit plutôt dans une vision plus large portant sur la manière de mettre fin à la guerre et d’empêcher que la supériorité militaire ne soit transformée en instrument permettant d’imposer une nouvelle réalité politique.

Washington part d’un principe clair : il est impossible de bâtir un avenir stable pour le Soudan sur la base d’une victoire militaire remportée par l’une des parties au conflit, en particulier au regard des accusations et des violations qui pèsent sur les deux camps. Les États-Unis établissent donc une distinction politique entre la fin de la guerre et la détermination de l’autorité appelée à gouverner le pays après l’arrêt des combats.

Washington place les deux parties face à une crise de légitimité

L’un des principaux messages portés par la vision américaine est que les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide sont toutes deux confrontées à un problème de légitimité politique en raison des violations commises durant la guerre.

Les États-Unis ne considèrent pas le conflit comme une confrontation entre une partie légitime et une autre illégitime, qui permettrait à la première d’acquérir automatiquement le droit de gouverner le pays en cas de victoire militaire. Dans le même temps, Washington n’accorde aux Forces de soutien rapide, ni aux forces qui leur sont associées, aucune légitimité politique du seul fait qu’elles disposent d’une puissance militaire ou contrôlent certaines zones.

Cette position revêt une importance particulière dans le contexte de la poursuite de la guerre et de son extension géographique. Le conflit, qui a commencé au sein des institutions de l’État et entre différentes forces militaires, s’est transformé en une guerre de grande ampleur aux dimensions humanitaires, politiques et régionales, rendant toute tentative de reconstruire le pouvoir selon une logique strictement militaire encore plus complexe.

Les États-Unis accusent les Forces de soutien rapide et les milices qui leur sont alliées d’avoir commis des crimes graves, notamment des actes pouvant s’apparenter à un génocide ainsi que des violences sexuelles. Parallèlement, Washington fait également état d’accusations et de violations impliquant les Forces armées soudanaises, ainsi que d’accusations visant les deux parties concernant l’entrave à l’acheminement de l’aide humanitaire, son pillage ou son exploitation dans le cadre de la guerre.

Ainsi, le message américain ne se limite pas à déterminer qui est responsable du déclenchement de la guerre ou quelle partie dispose d’un avantage militaire. Il consiste également à évaluer le comportement de l’ensemble des acteurs à la lumière de l’avenir de l’État soudanais.

La victoire militaire ne signifie pas la légitimité politique

Cette distinction constitue le cœur du changement que Washington cherche à promouvoir. L’histoire du Soudan a montré à plusieurs reprises la capacité des forces militaires à accéder au pouvoir ou à s’y maintenir, mais la persistance de ce modèle n’a pas permis d’instaurer une stabilité politique durable.

Dans la perspective de la nouvelle politique américaine, reproduire la même équation après la guerre risquerait simplement de faire passer le pays d’une phase de conflit armé à une nouvelle phase de confrontation politique.

Si la guerre se termine par le contrôle de la majeure partie du territoire par l’armée, cela ne signifie pas automatiquement que l’institution militaire aura obtenu un mandat politique pour gouverner le Soudan. De même, toute avancée militaire des Forces de soutien rapide ou des forces qui leur sont alliées ne leur confère pas le droit de décider de l’avenir de l’État.

La distinction entre « victoire militaire » et « légitimité politique » devient donc essentielle pour comprendre la position américaine.

Selon cette vision, une victoire militaire peut modifier le rapport de forces sur le terrain, mais elle ne confère pas nécessairement à son auteur la légitimité de représenter le peuple soudanais ou de déterminer la forme de l’État, ses institutions et son avenir.

Washington cherche ainsi à séparer deux résultats distincts : le résultat de la bataille militaire et celui du processus politique qui doit déterminer qui gouvernera le Soudan et selon quelles modalités.

L’embargo sur les armes comme instrument de pression politique

Dans cette perspective, le projet de résolution américain visant à élargir l’embargo sur les armes acquiert une dimension qui dépasse largement la simple interruption des approvisionnements militaires.

En appelant à un embargo global sur les armes couvrant l’ensemble du Soudan, Washington cherche à réduire la capacité de toute partie à transformer les flux d’armes étrangers en un instrument permettant de remporter la guerre puis d’imposer ses conditions politiques.

L’embargo proposé ne vise pas un seul camp. Il cherche à empêcher les réseaux d’armement, de financement et de soutien extérieur qui permettent aux forces combattantes de poursuivre la guerre. Selon l’approche américaine, ces réseaux comprennent les marchands d’armes, les agents d’approvisionnement, les financiers, les recruteurs de mercenaires, les fournisseurs de drones ainsi que les acteurs fournissant un soutien lié aux technologies et aux capacités militaires.

C’est ici que le lien entre les dimensions militaire et politique devient particulièrement clair.

Plus une partie reçoit des armes et des financements, plus sa capacité à poursuivre la guerre et à rejeter un règlement négocié augmente. Plus le conflit se prolonge, plus il devient probable que le rapport de forces sur le terrain constitue le principal facteur déterminant de l’avenir du Soudan.

À l’inverse, couper les sources d’approvisionnement en armes pourrait progressivement amener les parties à comprendre qu’une guerre ouverte ne constitue pas une voie garantie vers la réalisation de leurs objectifs politiques.

Un message aux soutiens de la guerre

Washington ne s’adresse toutefois pas uniquement à l’armée et aux Forces de soutien rapide. Une part importante de la stratégie américaine concerne les États et les réseaux extérieurs qui contribuent à la poursuite des flux d’armes, de fonds et de combattants vers le Soudan.

Dans ce contexte, la position américaine adresse un message direct aux gouvernements qui nient toute responsabilité dans le transfert d’armes et attribuent cette responsabilité à des commerçants ou à des intermédiaires.

La logique avancée par Washington est la suivante : si ces États ne sont réellement pas responsables des opérations d’armement, ils doivent être en mesure de coopérer pour identifier les réseaux qui les organisent, leur imposer des sanctions et fermer les canaux qui permettent leur fonctionnement.

Ce message déplace le débat du simple échange d’accusations politiques vers une responsabilité concrète et mesurable.

Selon la vision américaine, il ne suffit pas de déclarer sa non-ingérence. Il faut également prendre des mesures concrètes pour empêcher l’utilisation des territoires, des ports, des aéroports, des entreprises et des institutions financières dans le transit des armes ou le financement des opérations militaires.

Washington cherche ainsi à élargir le cercle des responsabilités, en passant des acteurs qui portent les armes à l’intérieur du Soudan à ceux qui créent les conditions nécessaires à la poursuite de la guerre.

Les drones transforment la nature de la guerre

Les drones occupent une place particulière dans les calculs américains, en tant que l’un des instruments ayant profondément modifié la nature du conflit soudanais.

Les guerres modernes ne reposent plus uniquement sur des armes conventionnelles dont les mouvements peuvent être surveillés à travers les circuits traditionnels d’exportation et d’importation. Les technologies modernes permettent le transfert de multiples composants, l’utilisation d’équipements civils à des fins militaires et la mise en place de chaînes d’approvisionnement beaucoup plus complexes.

L’élargissement de l’embargo sur les armes exige donc des mécanismes d’application allant bien au-delà de la surveillance des cargaisons d’armes conventionnelles.

Cela implique notamment un contrôle renforcé des exportations de technologies à double usage, le suivi des entreprises et des intermédiaires, la surveillance des transferts financiers, l’échange de renseignements et la lutte contre les réseaux opérant à travers plusieurs pays.

L’embargo sur les armes devient ainsi plus qu’une décision diplomatique : il constitue un véritable test de la capacité de la communauté internationale à faire appliquer ses propres décisions.

Les civils au cœur de l’équation politique

Parallèlement, Washington ne souhaite pas que l’affaiblissement militaire des deux camps crée un nouveau vide politique ou institutionnel au Soudan.

C’est pourquoi l’administration américaine établit un lien entre l’interruption des flux d’armes, une trêve humanitaire permettant l’acheminement de l’aide, puis le passage à un processus politique plus large.

Ce qui est particulièrement notable dans cette vision, c’est que les civils soudanais ne sont pas considérés comme de simples victimes de la guerre, mais comme les premiers détenteurs du droit de déterminer l’avenir de leur pays.

Les États-Unis appellent à un dialogue civil soudanais indépendant et crédible, capable d’élaborer une vision politique de l’avenir de l’État, loin des diktats des forces armées.

Cette approche traduit une tentative de replacer l’acteur civil au centre de la crise soudanaise, après une période durant laquelle les armes et les fronts militaires ont largement déterminé le cours des événements.

Qui décidera de l’avenir du Soudan ?

La question que Washington pose indirectement est la suivante : les Soudanais peuvent-ils construire un nouveau système politique tant que les armes restent le principal instrument de détermination du rapport de forces ?

La réponse américaine semble claire : non.

Tout processus politique engagé après la guerre resterait menacé si les forces armées conservaient la capacité d’imposer leurs conditions par la force. Réduire la capacité des parties à accéder aux armes et aux financements constitue donc, du point de vue américain, une condition nécessaire pour créer un véritable espace d’action politique.

C’est dans ce cadre que prend toute son importance l’idée d’un dialogue civil indépendant. L’objectif n’est pas de remplacer une force militaire par une autre, mais d’ouvrir la voie à un processus politique permettant aux Soudanais de déterminer la forme de l’État, ses institutions et les modalités de gouvernance.

Cette vision impose également une autre responsabilité à la communauté internationale : empêcher qu’un cessez-le-feu ne devienne une simple trêve temporaire suivie d’un accord entre les forces militaires pour se partager le pouvoir, sans participation réelle et effective des forces civiles.

Le Conseil de sécurité face à une nouvelle épreuve

Si le projet de résolution américain vise à étendre l’embargo sur les armes à l’ensemble du Soudan, le débat au sein du Conseil de sécurité revêtira également une dimension politique importante.

Les États membres devront répondre à la question de savoir comment traiter une guerre dont les conséquences ont dépassé ses zones initiales et qui est désormais liée à des réseaux régionaux et internationaux d’armement et de financement.

Du point de vue de Washington, rejeter l’embargo ou l’affaiblir reviendrait, dans la pratique, à maintenir les conditions permettant aux armes de continuer à parvenir aux parties en guerre.

L’administration américaine cherche donc à faire de cette question bien davantage qu’un simple vote sur un texte diplomatique. Elle souhaite que la position de chaque État au sein du Conseil devienne partie intégrante du débat sur la responsabilité de la communauté internationale dans la poursuite de la guerre.

Le Soudan après la guerre ne sera plus le même

La guerre actuelle a créé une nouvelle réalité au Soudan et révélé l’ampleur de la fragilité des institutions civiles et politiques face à la puissance armée. Un simple retour aux arrangements qui prévalaient avant la guerre ne suffira donc pas à traiter les causes profondes de la crise.

L’approche américaine présentée par Waltz et Boulos repose sur l’idée que la fin de la guerre doit s’accompagner d’une reconstruction du processus politique sur de nouvelles bases, afin que le pouvoir ne soit plus la récompense de celui qui possède les armes les plus puissantes.

Cela ne signifie pas que Washington dispose seul du pouvoir de déterminer l’avenir du Soudan, ni que les parties soudanaises accepteront nécessairement cette vision. Cela reflète toutefois une orientation américaine claire visant à utiliser les instruments de pression internationale afin d’empêcher que les résultats militaires de la guerre ne soient consacrés comme des résultats politiques définitifs.

Les États-Unis veulent ainsi affirmer que le Soudan n’est pas un trophée de guerre destiné à revenir à la partie qui parvient à contrôler la plus grande portion du territoire. Il s’agit d’un État dont l’avenir doit être déterminé par son peuple à travers un processus politique crédible.

Dans ce cadre, l’embargo sur les armes devient un instrument au sein d’une stratégie plus large : mettre fin à la guerre, protéger les civils, démanteler les réseaux de financement et d’armement, puis ouvrir la voie à un processus politique dans lequel les armes n’auront plus le dernier mot.

En définitive, l’aspect le plus important de la position américaine ne réside pas uniquement dans l’appel à empêcher l’arrivée d’armes au Soudan, mais dans la volonté de modifier la règle qui a longtemps dominé le conflit politique : celui qui remporte la victoire sur le terrain aurait le droit de déterminer la forme de l’État.

Washington affirme avec une clarté croissante que cette équation doit prendre fin. Ni l’armée ni les Forces de soutien rapide, selon cette vision, ne peuvent transformer leur puissance militaire en mandat politique. L’avenir du Soudan ne peut pas être la conséquence automatique de ce qui se déroule sur les champs de bataille. Comme Washington l’envisage, l’avenir du pays doit être décidé par les Soudanais eux-mêmes, dans un espace politique civil où les armes ne dictent pas le résultat du dialogue.

Le pari américain ne consiste donc pas seulement à mettre fin à la guerre, mais également à empêcher le vainqueur militaire de devenir, de facto, le dirigeant du pays.

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