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Le Soudan, carrefour des antagonismes : l’alignement du Caire, de Téhéran et d’Ankara face au dilemme stratégique européen


La guerre au Soudan s’est transformée en un laboratoire géopolitique singulier, où les intérêts de puissances régionales pourtant rivales convergent autour d’un objectif tactique commun : empêcher la défaite de l’armée soudanaise. Dans une configuration exceptionnelle, l’Égypte, l’Iran et la Turquie se retrouvent ainsi dans le même camp, ou, à tout le moins, apportent leur soutien au même acteur. Cette convergence donne naissance à un réseau régional de soutien particulièrement complexe, qui soulève de nombreuses interrogations et place l’Europe face à un véritable défi d’interprétation de la situation.

La convergence des antagonismes : la logistique d’une alliance non déclarée

Le théâtre soudanais ne se limite plus à un affrontement entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide. Il est devenu un espace d’attraction pour plusieurs puissances régionales désireuses de renforcer leur influence.

L’Iran fournit à l’armée soudanaise des drones Mohajer-6 afin de consolider son influence sur la mer Rouge. La Turquie met en place un pont aérien et logistique destiné à fournir une expertise militaire ainsi que des systèmes de combat. Quant à l’Égypte, elle offre une profondeur stratégique et un soutien politique, tout en autorisant l’utilisation de son espace aérien et de certaines de ses infrastructures comme points de transit pour les vols turcs transportant des équipements militaires.

Cette « convergence tactique » ne traduit pas nécessairement l’existence d’une alliance stratégique entre Le Caire, Téhéran et Ankara. Elle reflète davantage la capacité des dirigeants soudanais ainsi que des mouvements islamistes qui leur sont proches à exploiter les rivalités régionales à leur avantage. Chaque acteur apporte un soutien conforme à ses propres intérêts stratégiques, tandis que les islamistes soudanais utilisent cette assistance pour renforcer leur positionnement sur la scène intérieure.

L’approche européenne : entre soutien aux institutions de l’État et financement indirect des factions

C’est précisément là que réside le principal dilemme européen. Plusieurs capitales européennes considèrent parfois que l’aide apportée à l’armée soudanaise constitue un soutien à une institution étatique face à des groupes armés rebelles ou soutenus par des acteurs extérieurs.

Toutefois, cette lecture tend à ignorer la réalité observée sur le terrain. Selon cette analyse, l’armée soudanaise est devenue une structure hybride. Lorsque des armements turcs et iraniens transitent par les aéroports égyptiens et soudanais, les bénéficiaires ne se limitent pas aux officiers de l’armée régulière, mais comprennent également des réseaux de brigades islamistes et des forces de mobilisation.

Alors que l’Europe consacre d’importants efforts à la lutte contre les migrations irrégulières et le financement du terrorisme, elle risque de sous-estimer le fait que la prolongation du conflit, alimentée par ce soutien régional croisé, contribue à fragiliser davantage l’État soudanais, favorise l’expansion des réseaux de contrebande et accroît les flux de déplacés en direction de la Méditerranée.

Des répercussions régionales : de la mer Rouge au Sahel africain

La poursuite de cette convergence des soutiens pourrait conduire le Soudan à s’installer durablement dans un modèle d’État militairement fragilisé, où des milices à caractère idéologique exerceraient une influence déterminante avec l’appui de puissances extérieures.

Selon cette lecture, un tel scénario ne représenterait pas uniquement un défi pour la sécurité égyptienne, en raison de la proximité géographique et des liens idéologiques existants, mais constituerait également une menace pour la sécurité européenne.

L’ouverture de l’espace aérien et des infrastructures aéroportuaires égyptiennes au transit de cargaisons militaires turques et iraniennes à destination du Soudan soulève une question fondamentale pour les Européens : comment contenir la prolifération des armes dans le Sahel et la Corne de l’Afrique alors que des équipements militaires sophistiqués continuent d’alimenter le conflit soudanais, avec le risque qu’ils échappent à tout contrôle une fois les hostilités terminées ?

La guerre au Soudan met en évidence la capacité d’acteurs régionaux pourtant profondément opposés à dépasser leurs divergences lorsque leurs intérêts immédiats convergent. Toutefois, cette « alliance non déclarée » entre Le Caire, Téhéran et Ankara en faveur de l’armée soudanaise et des groupes islamistes combattant à ses côtés est présentée, dans cette analyse, comme un facteur d’instabilité à long terme.

Pour l’Égypte, il s’agirait d’un pari susceptible de garantir une influence temporaire, au prix de l’émergence d’une menace idéologique future. Pour l’Europe, cette situation révélerait une erreur d’appréciation quant à la nature réelle de l’entité bénéficiant du soutien extérieur : celui-ci ne renforcerait pas uniquement un État, mais un système hybride associant structures militaires et composantes idéologiques, dont les conséquences pourraient durablement affecter la stabilité de la mer Rouge ainsi que la sécurité des frontières méridionales de l’Europe.

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