L'Europe

Comment Erdoğan a transformé la guerre contre l’Iran d’un embarras en un investissement politico-militaire


Le quotidien britannique The Telegraph estime que le président turc Recep Tayyip Erdoğan a profité de la focalisation de l’attention mondiale sur la confrontation avec l’Iran pour lancer une vaste campagne de répression visant à éliminer l’opposition intérieure, tout en renforçant simultanément l’influence militaire et économique d’Ankara en tant qu’allié international incontournable et acteur géopolitique majeur.

Dans une analyse de la situation politique actuelle en Turquie, le journal conclut qu’Erdoğan apparaît comme le « principal gagnant » à long terme de la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Selon le quotidien, ce conflit régional a offert à Ankara une marge de manœuvre sans précédent pour accélérer ce qu’il qualifie de « recul démocratique » et pour neutraliser l’opposition intérieure, profitant de la distraction de la communauté internationale, entièrement tournée vers les fronts en conflit, sans craindre de réelles conséquences ou sanctions internationales.

Selon le journal britannique, Erdoğan ne s’est pas contenté de consolider son pouvoir intérieur ; il a également exploité ces transformations pour renforcer la position de la Turquie comme acteur incontournable sur la scène internationale.

La répression intérieure sous couvert des chocs géopolitiques

Le journal ouvre son analyse par un épisode qu’il décrit comme emblématique du durcissement sécuritaire : des unités antiémeutes lourdement équipées auraient pris d’assaut l’entrée principale du siège du Republican People’s Party (CHP), principal parti d’opposition turc à Ankara.

Selon le récit rapporté, la police a utilisé des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc pour disperser les partisans et manifestants qui tentaient de renforcer les barricades derrière les portes vitrées du bâtiment. L’opération visait à expulser de force le président du parti, Özgür Özel, qui observait un sit-in à l’intérieur pour protester contre une décision judiciaire turque l’ayant évincé de ses fonctions trois jours auparavant. Des observateurs ont qualifié cette mesure de tentative visant à éliminer les derniers espaces de liberté civile et politique dans le pays.

Dans ce contexte, le journal cite Gönül Tol, fondatrice du programme Turquie au Middle East Institute à Washington, qui déclare : « L’environnement international actuel est idéal pour Erdoğan. Les chocs géopolitiques successifs lui donnent l’audace et la couverture nécessaires pour faire ce qu’il veut avec ce qu’il reste d’espace démocratique. »

Le journal explique qu’Erdoğan a su tirer parti des fractures du système international, depuis les conséquences persistantes de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 jusqu’au vide sécuritaire et diplomatique provoqué par l’érosion de la confiance dans le rôle des États-Unis sous l’administration de Donald Trump.

Selon Gönül Tol, cette situation a conduit les pays européens, les alliés de l’OTAN, les États voisins et même plusieurs pays africains à considérer qu’ils n’avaient d’autre choix que de coopérer étroitement avec le président turc.

Le démantèlement de l’opposition et l’obsession de la survie politique

Le rapport décrit la manière dont Erdoğan a consolidé son pouvoir au cours de près d’un quart de siècle, soulignant qu’il a régulièrement renforcé son contrôle après chaque défi politique majeur.

Le journal rappelle notamment les manifestations de 2013 ainsi que la tentative de coup d’État de 2016, événements auxquels les autorités ont répondu avec une grande fermeté.

Selon l’analyse, le même schéma s’est reproduit après les manifestations massives de mars 2025 à la suite de l’arrestation du maire d’Istanbul et principal rival politique d’Erdoğan, Ekrem İmamoğlu.

Le Telegraph souligne que le procès d’İmamoğlu a débuté seulement neuf jours après le déclenchement de la guerre contre l’Iran. Les accusations portées contre lui, qualifiées par ses critiques de « fabriquées et politisées », incluent notamment la corruption et la direction présumée d’une organisation criminelle dans le cadre d’un dossier de plus de 4 000 pages, exposant théoriquement l’intéressé à plus de 2 000 années de prison, accusations qu’il rejette catégoriquement.

Malgré l’ampleur de ces mesures, le journal affirme que les pays occidentaux sont restés largement silencieux. Même le Labour Party, considéré comme un parti frère du CHP turc, aurait évité tout commentaire.

Selon le journal, cette stratégie offensive du pouvoir s’explique par l’érosion du soutien populaire à Erdoğan en raison des difficultés économiques. Le taux d’inflation serait resté proche de 50 % depuis les élections de 2023, remportées de justesse au second tour.

À l’approche de l’élection de 2028, ou d’éventuelles élections anticipées, Erdoğan chercherait à neutraliser ses adversaires politiques avant qu’ils ne puissent représenter une menace.

Dans ce contexte, Yusuf Can, chercheur au sein du cabinet de conseil Amena Strategics, estime que « le gouvernement turc sait qu’il ne bénéficie plus du même élan populaire qu’il y a dix ou quinze ans, et recourt donc à ces méthodes autoritaires afin d’affaiblir complètement le CHP ».

Un essor militaire

Parallèlement à cette répression intérieure, le Telegraph décrit comment Ankara a exploité la transformation de l’environnement sécuritaire au Moyen-Orient.

Selon le journal, les États de la région, confrontés aux retombées des frappes de missiles iraniennes et à ce qu’ils perçoivent comme les limites des garanties de sécurité américaines, se tournent de plus en plus vers les équipements militaires turcs.

L’exemple cité est celui de l’Irak, qui a signé en mai un accord portant sur l’acquisition de vingt systèmes turcs de défense aérienne, dans ce qui est présenté comme un changement stratégique notable.

Le phénomène s’étend également à l’Asie du Sud-Est. Selon le rapport, les inquiétudes suscitées par la montée en puissance de la Chine, combinées à la réorientation des ressources militaires américaines vers le Moyen-Orient, ont conduit l’Indonesia à devenir le premier client étranger de soixante drones de combat turcs Bayraktar Kızılelma, dont les livraisons devraient commencer en 2028.

Le journal mentionne également la fourniture de deux navires de soutien militaire au Portugal.

Cette dynamique a permis à la Turquie, qui possède la deuxième plus grande armée de l’OTAN, de se hisser au onzième rang mondial des exportateurs d’armement.

Gönül Tol estime que les équipements turcs, éprouvés sur plusieurs théâtres d’opérations allant de l’Ukraine à la Libye, permettent à Erdoğan de se présenter comme un allié fiable.

Selon elle, « ces partenariats de défense renforcent sa légitimité intérieure à un moment où celle-ci est contestée, tout en apportant d’importantes ressources financières à une économie turque sous pression ».

Des ambitions dépassant le domaine militaire

Les ambitions d’Erdoğan ne se limitent pas à l’industrie de défense. Elles incluront également la transformation de la Turquie en centre mondial du commerce énergétique, des routes maritimes et des ressources minières transitant par son territoire.

Le journal cite une récente déclaration du président turc après l’éviction d’Özgür Özel : « L’objectif de la Turquie n’est pas de rester spectatrice, mais de devenir un acteur qui façonne les règles du jeu dans cette compétition. »

Selon plusieurs experts cités dans le rapport, la réalisation de cet objectif nécessiterait la neutralisation de toute opposition politique susceptible d’entraver ces projets.

Dans le cadre de cette stratégie, Ankara aurait commencé à proposer des avantages fiscaux pouvant aller jusqu’à vingt ans d’exonération afin d’attirer les investissements étrangers et les entreprises souhaitant relocaliser leurs activités depuis la région du Golfe, tout en profitant de la protection offerte par l’appartenance de la Turquie à l’OTAN.

Le sommet de l’OTAN : parler depuis une position de force

Le Telegraph conclut son analyse en soulignant l’évolution de la position turque.

Au début du conflit, la Turquie apparaissait comme l’un des membres les plus vulnérables de l’OTAN en raison de sa proximité géographique avec l’Iran et cherchait à se tenir à distance de l’escalade, malgré plusieurs incidents impliquant des missiles ayant traversé son espace aérien.

Cependant, avec l’arrivée du mois de juillet et l’organisation d’un sommet majeur de l’OTAN sous l’égide d’Erdoğan, le président turc devrait, selon le journal, s’exprimer depuis une position de force, disposant de leviers d’influence qu’il n’aurait pas imaginés avant le déclenchement de la guerre.

En conclusion, Gönül Tol met en garde contre ce qu’elle qualifie de « pragmatisme excessif de l’Occident ».

Elle affirme : « L’époque où l’OTAN était perçue comme une organisation destinée à protéger le monde démocratique est révolue. Les alliés occidentaux fermeront les yeux sur l’érosion démocratique et la consolidation autoritaire en Turquie, tout en privilégiant des intérêts technologiques et industriels tels que la production de drones. »

Elle considère cette orientation comme une erreur politique majeure, estimant que « les régimes autoritaires placent toujours leur survie au sommet de leurs priorités. Si leur pouvoir est menacé, ils n’accordent aucune importance aux traités internationaux ni aux engagements pris, ce qui en fait à terme des alliés instables et imprévisibles ».

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