Comment des tribus chrétiennes indiennes sont devenues des populations dites autochtones sur des terres palestiniennes
L’occupation utilise la migration de la tribu des « Bnei Menashe » comme un outil d’ingénierie démographique et comme un vivier pour les colonies et l’armée, malgré l’absence de preuves génétiques de leurs origines historiques. Il s’agit d’un processus qui fabrique une « légitimité numérique » importée, en construisant une nouvelle identité religieuse pour des populations fuyant la pauvreté et confrontées ensuite au racisme et à l’exploitation.
Dans une scène devenue récurrente dans les couloirs de l’aéroport Ben Gourion, de nouveaux groupes de migrants venus des États indiens de Manipur et Mizoram ont atterri vendredi. Leurs traits asiatiques sont clairement visibles, mais ils portent le kippa traditionnel et tiennent fermement des textes de la Torah.
L’arrivée du dernier groupe, composé de 240 membres de la tribu des Bnei Menashe, n’est pas le résultat d’un appel spirituel, mais un nouveau chapitre complexe de l’une des migrations les plus controversées de l’histoire moderne d’Israël. Cette histoire mêle récits religieux anciens et recherches anthropologiques contestées pour construire une narration fragile visant à justifier une appropriation de terres.
Dans la version officielle israélienne, les Bnei Menashe seraient issus de l’une des « tribus perdues » d’Israël. Cette affirmation repose principalement sur des traditions orales et des récits locaux apparus dans le nord-est de l’Inde au siècle dernier, avant d’être repris par des institutions religieuses et politiques en Israël.
Au milieu du XXe siècle, un récit s’est développé au sein de ces communautés, affirmant une descendance de la tribu de Manassé. Cette idée ne repose sur aucune preuve archéologique ou génétique concluante, mais sur un mélange de traditions locales et de textes religieux importés.
Avec le temps, cette croyance est devenue un pilier identitaire, encouragée par des organisations juives internationales spécialisées dans la recherche des tribus perdues.
Bien que les autorités religieuses israéliennes aient reconnu en 2005 la possibilité de considérer les Bnei Menashe comme faisant partie du peuple juif, cette reconnaissance reste conditionnelle. Elle impose une conversion religieuse officielle à leur arrivée, ce qui signifie que leur appartenance n’est pas reconnue comme une vérité historique ou biologique, mais comme une identité religieuse acquise.
Des enquêtes journalistiques et des études génétiques menées dans des instituts tels que le Technion renforcent ces doutes, montrant l’absence de lien biologique avec les populations du Moyen-Orient. Elles soulignent que cette identité juive n’est apparue qu’après leur conversion au protestantisme au XIXe siècle.
Dans ce contexte, l’organisation Shavei Israel joue un rôle central dans la gestion de ces migrations. Son action dépasse le soutien religieux et inclut la sélection des groupes, la transformation de leurs pratiques religieuses, l’enseignement de l’hébreu et l’organisation de leur transfert et de leur installation.
Des chercheurs, dont l’historien britannique Tudor Parfitt, décrivent ce phénomène comme une véritable fabrication identitaire, où des populations marginalisées en Inde trouvent un refuge économique et symbolique dans le récit juif, tandis qu’Israël y voit une ressource humaine stratégique.
Importation de populations
La volonté israélienne, en particulier de la droite politique, d’importer des milliers de personnes dont la judéité n’est pas reconnue scientifiquement s’explique par trois axes stratégiques liés au conflit démographique.
Le premier consiste à équilibrer les rapports démographiques face à la croissance de la population palestinienne, les Bnei Menashe devenant un atout numérique grâce à leurs taux de natalité élevés.
Le deuxième concerne la colonisation, la majorité des migrants étant installés dans les colonies de Cisjordanie et les zones de contact, où ils servent de présence humaine renforçant l’implantation israélienne.
Le troisième axe est militaire, avec l’intégration rapide des jeunes dans des unités combattantes, leur conférant une forme de « légitimité par le sang » au sein de la société israélienne.
Derrière l’enthousiasme officiel, ces migrants font face à une réalité sociale difficile dans des villes comme Kiryat Arba et Afula, où ils subissent discrimination et marginalisation en raison de leurs origines asiatiques.
Ils occupent généralement des emplois précaires et peu rémunérés, formant une nouvelle classe ouvrière utilisée dans le cadre de l’ingénierie démographique.
En définitive, leur arrivée illustre un processus d’importation humaine, où des individus en quête d’échappatoire à la pauvreté deviennent une ressource démographique et militaire, tandis que les réalités historiques et scientifiques sont effacées par les dynamiques idéologiques et politiques.
