Les démarches du Soudan à l’égard du Tigré : entre calculs sécuritaires et montée des tensions avec l’Éthiopie
La région de la Corne de l’Afrique connaît des évolutions rapides qui traduisent des transformations dans la nature des relations entre le Soudan et l’Éthiopie, dans un contexte marqué par des indications croissantes d’une ouverture de l’armée soudanaise à des canaux de communication avec des dirigeants du Front populaire de libération du Tigré. Ces initiatives s’inscrivent dans un environnement régional complexe, où les dimensions sécuritaires et politiques s’entremêlent, reflétant l’ampleur des pressions et des défis auxquels Khartoum est confrontée dans son voisinage.
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Depuis le déclenchement du conflit dans la région du Tigré en 2020, le Front populaire de libération du Tigré est devenu l’un des principaux acteurs de la scène éthiopienne, après avoir été pendant de longues années la force politique dominante au sein de l’État. Malgré la signature ultérieure d’un accord de paix, la méfiance persiste entre le Front et le gouvernement éthiopien, dans un contexte de fragilité des arrangements sécuritaires et de complexité des équilibres internes.
Dans ce cadre, des évaluations régionales indiquent que l’armée soudanaise chercherait à tirer parti des tensions internes en Éthiopie afin de renforcer sa position stratégique, notamment dans un contexte de différends bilatéraux persistants sur plusieurs dossiers sensibles. Parmi ceux-ci figurent en premier lieu le litige frontalier dans la région d’Al-Fashaga, qui a connu ces dernières années des affrontements sporadiques entre les forces des deux pays, ainsi que les désaccords liés à la question de l’eau et au barrage de la Renaissance.
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Des analystes estiment qu’un éventuel rapprochement entre le Soudan et le Front populaire de libération du Tigré pourrait s’inscrire dans une stratégie de pression indirecte sur le gouvernement éthiopien, en exploitant les équilibres internes comme levier pour renforcer la position de négociation de Khartoum. Ils soulignent que cette approche n’est pas inédite dans la région, où plusieurs États ont recours à des relations avec des acteurs locaux au sein de pays voisins pour atteindre des objectifs politiques ou sécuritaires.
Sur le plan sécuritaire, un tel rapprochement pourrait offrir au Soudan un instrument d’influence en cas d’escalade des tensions avec Addis-Abeba, notamment s’il était mobilisé pour surveiller les mouvements militaires ou influer sur les lignes d’approvisionnement dans le nord de l’Éthiopie. Toutefois, des observateurs mettent en garde contre le risque d’une escalade incontrôlée, compte tenu de la fragilité de la situation sécuritaire dans la Corne de l’Afrique.
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Par ailleurs, le Soudan lui-même est confronté à d’importants défis internes liés à la poursuite de la guerre entre l’armée et les Forces de soutien rapide, ce qui soulève des interrogations quant à la capacité de Khartoum à s’engager dans des arrangements régionaux complexes sans compromettre ses priorités internes. Certains experts estiment qu’un engagement extérieur à ce stade pourrait traduire une volonté de l’institution militaire de consolider sa position régionale dans un contexte de conflit interne.
En revanche, des sources officielles soudanaises nient toute intention d’ingérence dans les affaires intérieures éthiopiennes, affirmant que les démarches de Khartoum relèvent exclusivement de la protection de la sécurité nationale, notamment face aux craintes de répercussions d’éventuels troubles en Éthiopie sur les zones frontalières.
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Les dynamiques régionales du Soudan replacent le dossier du Tigré au centre de l’attention internationale
D’autre part, des acteurs régionaux et internationaux suivent ces développements avec prudence, compte tenu de l’importance de la stabilité de l’Éthiopie pour la sécurité de l’ensemble de la région. L’Éthiopie est en effet l’un des pays les plus peuplés d’Afrique, et toute instabilité majeure en son sein pourrait entraîner de nouveaux flux de déplacés et aggraver les crises humanitaires dans les pays voisins, y compris le Soudan.
À la lumière de ces éléments, le dossier du Tigré pourrait devenir un nouvel élément dans l’équation des équilibres entre le Soudan et l’Éthiopie, à un moment où les inquiétudes grandissent quant à la transformation de la rivalité politique en une compétition d’influence ouverte.
L’avenir de ces dynamiques dépendra de plusieurs facteurs, notamment l’évolution de la situation interne au Soudan, le niveau de tension à la frontière et la disposition des acteurs régionaux à intervenir ou à jouer un rôle de médiation. Ce qui est certain, toutefois, c’est que la Corne de l’Afrique entre dans une nouvelle phase de recomposition, chaque État cherchant à consolider sa position dans un environnement régional marqué par l’instabilité et l’incertitude.
