Politique

Iran et Al-Qaïda : une relation prolongée, un refuge sûr et une carte à l’efficacité contestée 


Des rapports de renseignement ont révélé l’existence d’un accord tacite entre l’Iran et l’organisation Al-Qaïda, remontant aux années qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001.

Ce rapprochement inattendu entre un régime chiite et une organisation terroriste sunnite s’est progressivement transformé en un instrument au sein de la stratégie de Téhéran pour gérer son affrontement avec les États-Unis et Israël, dans le cadre d’un jeu complexe d’équilibres régionaux, selon le journal britannique The Sun.

Malgré les profondes divergences doctrinales entre les deux parties, les estimations d’experts en lutte contre le terrorisme indiquent que cette relation ne reposait pas sur une alliance idéologique, mais plutôt sur une logique d’intérêts mutuels. L’Iran aurait ainsi considéré l’accueil de certains dirigeants de l’organisation comme un moyen de pression supplémentaire face à ses adversaires, tandis que ces responsables trouvaient sur le territoire iranien un refuge relativement sûr face à la traque internationale lancée contre eux après la guerre contre le terrorisme.

Un échange de prisonniers entouré de mystère

L’un des épisodes les plus marquants de ce rapprochement remonte à une opération d’échange de prisonniers menée secrètement il y a plus d’une décennie. Dans le cadre de cet accord, l’Iran a libéré cinq hauts responsables d’Al-Qaïda qu’il détenait, en échange de la libération par la branche yéménite de l’organisation d’un diplomate iranien qui avait été kidnappé dans ce pays.

Après leur libération, trois de ces dirigeants se sont rendus en Syrie pour participer aux combats contre le régime de Bachar al-Assad, mais ils ont été tués successivement en l’espace de quelques années. Le dirigeant influent Abou al-Khayr al-Masri a été tué par une frappe de missile américaine dans la province d’Idlib, tandis que Sari Shihab a trouvé la mort dans une explosion mystérieuse dans la même région. Par la suite, le dirigeant Khaled al-Arouri a également été tué lors d’une frappe de drone.

Les deux dirigeants restants, tous deux égyptiens, ont choisi une voie différente qui a suscité l’étonnement des experts en lutte contre le terrorisme : ils ont décidé de rester en Iran au lieu de retourner dans les zones de combat traditionnelles.

Un refuge pour les dirigeants de l’organisation

Ces deux responsables sont Abou Mohammed al-Masri et Saif al-Adel, deux figures majeures d’Al-Qaïda.

Saif al-Adel est considéré comme l’un des dirigeants historiques de l’organisation. Il occupait le troisième rang dans la hiérarchie d’Al-Qaïda, après Oussama ben Laden et son adjoint Ayman al-Zawahiri.

Selon des estimations sécuritaires, les deux hommes considéraient l’Iran comme un environnement plus sûr que l’Afghanistan ou la Syrie, où les drones américains et les services de renseignement occidentaux traquaient intensivement les dirigeants de l’organisation.

Ils estimaient également que l’hostilité commune envers les États-Unis et Israël pouvait ouvrir la voie à une forme d’entente pragmatique avec Téhéran.

De son côté, l’Iran considérait l’accueil de ces dirigeants comme un gain stratégique à plusieurs dimensions. D’une part, cela lui permettait d’exercer une forme de pression sur l’organisation afin d’éviter des attaques sur son territoire. D’autre part, cela lui offrait une carte de négociation potentielle dans sa confrontation avec Washington.

Une « pièce d’échecs » dans le conflit régional

Aaron Zelin, chercheur spécialisé dans les groupes extrémistes à l’Institut de Washington pour la politique du Proche-Orient, décrit cette relation comme un élément d’un jeu régional plus vaste.

Selon lui, l’Iran a traité Al-Qaïda comme une « pièce d’échecs » dans son affrontement avec les États-Unis. L’accueil de certains de ses dirigeants constituait ainsi un message implicite adressé à l’Occident : Téhéran dispose de moyens de pression non conventionnels pouvant être utilisés dans toute confrontation politique ou militaire.

Malgré cette protection relative, les dirigeants de l’organisation n’étaient pas totalement à l’abri en Iran. En 2020, des agents du service de renseignement israélien Mossad ont mené une opération d’assassinat visant Abou Mohammed al-Masri dans une rue de Téhéran, dans une opération que plusieurs rapports attribuent à une coopération avec les États-Unis.

L’ascension de Saif al-Adel

Après la mort d’Oussama ben Laden en 2011, puis l’élimination d’Ayman al-Zawahiri à Kaboul en 2022, Saif al-Adel est apparu comme le dirigeant de facto d’Al-Qaïda. Des rapports de renseignement indiquent qu’il aurait continué à gérer les affaires de l’organisation depuis l’Iran, ce qui renforce encore le mystère entourant la nature réelle des relations entre les deux parties.

Certains analystes estiment que la présence de Saif al-Adel en Iran reflète un mélange de protection et de contraintes : elle lui permet de rester relativement à l’abri des frappes directes, tout en le plaçant sous la surveillance des services de sécurité iraniens.

Au cours des dernières années, des signes ont également émergé suggérant de nouvelles formes de coopération indirecte entre Al-Qaïda et certains alliés de l’Iran dans la région. Des rapports de renseignement font état d’une coordination croissante au Yémen entre des éléments de l’organisation et les Houthis soutenus par Téhéran. Par ailleurs, des messages de soutien à l’Iran ont été observés sur certaines plateformes affiliées à l’organisation.

Débat sur la valeur de la « carte de l’extrémisme »

Malgré cela, plusieurs experts estiment qu’Al-Qaïda ne dispose plus aujourd’hui de la capacité opérationnelle qu’elle possédait il y a deux décennies. Ses rangs se sont réduits et nombre de ses branches se sont transformées en mouvements d’insurrection locaux plutôt qu’en une organisation transnationale structurée.

Le chercheur iranien Farzan Sabet, de l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève, considère que Téhéran pourrait théoriquement tenter d’activer ses anciennes relations avec certains groupes extrémistes. Toutefois, il estime que l’option la plus probable reste le recours à son réseau traditionnel de milices chiites dans la région.

Selon lui, l’Iran pourrait utiliser une combinaison d’outils non conventionnels, incluant des groupes armés locaux, des réseaux criminels ou des individus radicalisés, notamment dans un contexte de tensions régionales alimentées par des crises comme la guerre à Gaza.

Cependant, cette carte, qui peut sembler utile pour Téhéran dans le jeu des équilibres stratégiques, demeure risquée. Une relation avec une organisation extrémiste transnationale peut offrir des moyens de pression supplémentaires, mais elle peut également se transformer en fardeau, voire en menace potentielle si ces groupes venaient un jour à échapper à tout contrôle.

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