Évolutions des relations entre Khartoum et Addis-Abeba dans un contexte de rapprochement potentiel avec le Tigré
La région de la Corne de l’Afrique traverse une phase délicate de recomposition des équilibres régionaux, marquée par l’aggravation des crises internes et l’imbrication croissante des intérêts sécuritaires entre les États. Dans ce contexte, les analyses se multiplient autour d’une possible volonté de l’armée soudanaise d’élargir ses canaux de communication avec des acteurs éthiopiens de l’opposition, au premier rang desquels figure le Front populaire de libération du Tigré. Certains observateurs considèrent cette démarche comme un élément d’une stratégie plus vaste visant à redéfinir l’équation de dissuasion face aux tensions croissantes avec le gouvernement éthiopien.
Les tensions entre Khartoum et Addis-Abeba ne sont pas nouvelles. Elles s’inscrivent dans des dossiers historiques complexes, notamment le différend autour de la région frontalière d’al-Fashaga, théâtre ces dernières années d’affrontements sporadiques entre les forces des deux pays. Le désaccord relatif à la gestion et à l’exploitation du barrage de la Renaissance a également contribué à creuser le déficit de confiance, en raison des préoccupations soudanaises concernant la sécurité hydrique et la sûreté technique de l’ouvrage. Face à l’impasse des négociations, la dimension sécuritaire s’est imposée avec force dans les calculs des deux parties.
Dans ce cadre, plusieurs analystes estiment qu’une ouverture soudanaise à l’égard de forces d’opposition éthiopiennes constituerait à la fois un message politique et sécuritaire, signifiant que Khartoum dispose de multiples options si les pressions ou les tensions devaient persister. Bien que le Front populaire de libération du Tigré ait vu son influence diminuer après l’accord de cessation des hostilités conclu avec le gouvernement fédéral, il conserve une structure organisationnelle et militaire ainsi qu’une expérience de terrain qui en font un acteur encore influent dans les équilibres de pouvoir en Éthiopie.
D’un point de vue stratégique, le recours à des leviers indirects de pression est fréquent dans des environnements régionaux tendus, les États cherchant à éviter la confrontation directe tout en conservant des instruments d’influence mobilisables en cas de nécessité. Cette orientation traduit une conscience soudanaise du coût élevé qu’impliquerait un conflit ouvert avec l’Éthiopie, tant sur le plan militaire qu’économique, dans un contexte déjà marqué par d’importants défis internes.
De son côté, l’Éthiopie aborde avec une grande sensibilité toute initiative extérieure liée au dossier du Tigré, compte tenu de l’importance politique et sécuritaire de cette région au sein de l’État fédéral. La guerre qui y a éclaté a constitué l’une des crises les plus graves qu’Addis-Abeba ait connues au cours des dernières décennies, menaçant la stabilité nationale. Dès lors, tout soutien extérieur, même d’ordre politique ou médiatique, pourrait être perçu comme une ingérence dans les affaires intérieures et une tentative de raviver les foyers de tension.
La configuration actuelle apparaît particulièrement complexe, dans la mesure où toute escalade indirecte pourrait susciter des réactions comparables. L’Éthiopie dispose elle aussi de leviers susceptibles d’être activés sur la scène soudanaise, que ce soit par des moyens politiques ou par le renforcement de son influence dans les zones frontalières. Un tel scénario pourrait ouvrir la voie à un conflit de basse intensité fondé sur des pressions réciproques, sans confrontation directe, mais susceptible de prolonger l’instabilité.
Par ailleurs, ces dynamiques ne sauraient être dissociées du contexte régional plus large, marqué par une fluidité sécuritaire résultant de la multiplicité des conflits internes et de la rivalité des puissances régionales et internationales pour l’influence. Dans un tel environnement, les États tendent à privilégier des alliances souples et parfois non déclarées, leur permettant d’ajuster rapidement leurs positions en fonction de l’évolution des rapports de force. Le Soudan semble, à travers cette approche, chercher à consolider sa position de négociation sur plusieurs dossiers litigieux avec l’Éthiopie.
Cependant, cette orientation comporte des défis significatifs. Le Soudan fait lui-même face à des pressions internationales liées à la situation humanitaire et à la stabilité interne. Toute implication dans des arrangements régionaux pouvant être interprétés comme un soutien à des conflits internes dans un pays voisin pourrait l’exposer à des pressions diplomatiques accrues. De plus, l’utilisation d’instruments indirects comporte toujours le risque d’une perte de contrôle sur l’évolution des événements, notamment en cas de développement imprévu sur le terrain.
À l’inverse, certains experts estiment que les spéculations relatives à un soutien militaire direct pourraient être prématurées et que les interactions en cours relèveraient davantage de contacts politiques ou d’échanges d’informations, pratiques courantes entre acteurs cherchant à comprendre leurs dynamiques respectives dans un environnement régional complexe. Selon cette lecture, la priorité de l’armée soudanaise demeurerait centrée sur la gestion des défis internes, rendant improbable, à ce stade, un engagement extérieur d’envergure.
Néanmoins, la simple existence de canaux de communication potentiels reflète une transformation des relations régionales, où la frontière entre enjeux internes et externes devient de plus en plus perméable. Les conflits locaux acquièrent désormais des dimensions régionales, et toute évolution dans un pays peut avoir des répercussions directes sur ses voisins. À ce titre, le dossier du Tigré demeure un facteur structurant dans l’équation de la sécurité régionale, même après la fin des opérations militaires de grande ampleur.
Les scénarios à venir restent ouverts. La persistance des tensions pourrait renforcer des politiques de dissuasion indirecte et institutionnaliser un climat de méfiance mutuelle entre le Soudan et l’Éthiopie. À l’inverse, les pressions économiques et les contraintes internes pourraient inciter les deux parties à relancer les voies du dialogue et de la coopération, notamment sur les questions frontalières, commerciales et énergétiques, susceptibles de constituer un terrain d’entente pour atténuer les tensions.
Les expériences régionales montrent que les conflits indirects tendent à s’inscrire dans la durée et à engendrer des coûts importants, même lorsqu’ils demeurent sous le seuil de la confrontation ouverte. Leurs répercussions dépassent souvent les acteurs concernés et affectent les États voisins à travers les flux de déplacés, la perturbation des routes commerciales ou la circulation transfrontalière de groupes armés. Dès lors, toute orientation en ce sens devrait être évaluée avec prudence dans le cadre d’une vision stratégique de long terme.
En définitive, l’hypothèse d’un rapprochement soudanais avec le Front populaire de libération du Tigré illustre la nature transitoire de la phase que traverse la région, où les États cherchent à se repositionner dans un environnement instable. Entre logiques de dissuasion et risques potentiels, le principal défi pour Khartoum et Addis-Abeba demeure la gestion de leurs différends sans glisser vers des dynamiques d’escalade difficiles à contenir, dans une région qui nécessite davantage de coordination et de coopération pour faire face à des défis communs plutôt que l’ajout de nouvelles crises à un paysage déjà fragilisé.
