En désaccord avec Trump sur l’Iran : l’histoire d’un général retranché dans son bureau plutôt que dans la Tank
Dans les coulisses des choix de Washington vis-à-vis de l’Iran, il avance sur une ligne de crête, entre la nécessité de satisfaire Donald Trump et celle de se préparer au pire scénario susceptible d’embraser la région.
Il s’agit du président des chefs d’état-major interarmées, le général Dan Caine, qui tente de concilier les pressions directes de la Maison-Blanche en faveur d’une escalade avec l’Iran et l’exigence de fournir une évaluation professionnelle rigoureuse, tout en tenant compte des risques potentiels pour les forces américaines et pour la stabilité régionale dans son ensemble.
Alors que Caine élaborait des options militaires visant l’Iran, un grand nombre de hauts responsables de l’armée de terre, de la marine et de l’armée de l’air ont été discrètement convoqués dans son bureau, selon des sources citées par CNN et informées du dossier.
En temps normal, les opérations militaires sensibles sont discutées dans la salle de réunion hautement sécurisée du Pentagone, connue sous le nom de « la Tank ». Mais dans une administration soucieuse d’éviter les fuites, Caine, réputé pour sa grande discrétion, craignait qu’un rassemblement rapide des principaux chefs militaires au centre de commandement du département de la Défense ne suscite des soupçons.
Les mêmes sources indiquent que, lors de ces réunions et d’autres tenues au Pentagone, Caine s’est montré franc quant aux inconvénients potentiels d’une opération militaire de grande envergure contre l’Iran, exprimant ses préoccupations quant à l’ampleur et à la complexité d’une telle mission, ainsi qu’au risque de pertes américaines.
Les erreurs de son prédécesseur
Ces réserves ne concordaient pas avec le discours de la Maison-Blanche, le président Donald Trump affichant un optimisme marqué quant à la facilité avec laquelle l’armée américaine pourrait l’emporter, sans toutefois préciser les contours exacts de ce succès.
Selon des sources décrites par CNN comme étant proches de sa réflexion, Caine est déterminé à éviter ce qu’il considère comme les erreurs de l’un de ses prédécesseurs, le général Mark Milley, et à préserver son influence auprès de Trump.
Milley s’était souvent opposé frontalement à Trump lors de son premier mandat, notamment sur le déploiement de l’armée à l’intérieur du pays pour réprimer des manifestations, et avait parfois atténué en privé la rhétorique incendiaire du président afin de rassurer alliés et adversaires inquiets.
Caine, pour sa part, a évité cette approche. Il adopte une posture prudente dans ses relations avec Trump, s’abstenant d’intervenir directement dans les décisions, y compris celles concernant l’Iran.
CNN décrit cette attitude comme un équilibre délicat que Caine s’efforce de maintenir au cours de sa première année en tant que principal conseiller militaire de Trump : éviter l’affrontement direct avec un président réputé pour son imprévisibilité, tout en continuant à fournir des conseils militaires professionnels.
Une prudence excessive ?
Certains proches de Caine estiment que sa prudence est devenue excessive et qu’il adoucit son discours face à Trump par rapport à ce qu’il exprime au sein du Pentagone. Il n’en demeure pas moins qu’en parallèle de ses réserves, il supervise l’un des plus importants déploiements de forces américaines au Moyen-Orient depuis l’invasion de l’Irak, signe du sérieux avec lequel Washington envisage la possibilité d’un affrontement.
Le porte-parole des chefs d’état-major interarmées, Joe Holstead, a déclaré à CNN que Caine « ne recule jamais devant la vérité lorsqu’il s’agit de discuter d’options militaires susceptibles d’exposer nos forces au danger ».
Il a ajouté : « Le rôle et l’approche du président des chefs d’état-major interarmées s’inscrivent dans sa mission légale de conseil militaire auprès du président, du secrétaire à la Défense et du Conseil de sécurité nationale. Il s’acquitte de ces responsabilités en présentant à ces dirigeants un éventail complet d’options militaires, accompagné d’une analyse approfondie et minutieuse des effets secondaires, des conséquences et des risques associés à chacune d’elles. Et il le fait dans la plus stricte confidentialité. »
La retenue n’exclut pas la mobilisation
Malgré ses réserves internes, le mois en cours a été marqué par une mobilisation sans précédent des capacités militaires américaines au Moyen-Orient, la plus importante depuis l’invasion de l’Irak.
Caine a personnellement supervisé le déploiement de bâtiments de guerre, de bombardiers et de systèmes de défense avancés vers la région, adressant un message clair : Washington se prépare à toutes les éventualités.
Rivalités d’influence au sein du cercle rapproché de Trump
Caine a présenté ces options militaires lors d’une série de réunions réunissant de hauts responsables, dont le vice-président J. D. Vance, le secrétaire d’État Marco Rubio, le directeur de la CIA John Ratcliffe, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, la cheffe de cabinet de la Maison-Blanche Susie Wiles et la directrice du renseignement national Tulsi Gabbard.
Son intégration à ce cercle restreint lui a conféré une capacité exceptionnelle à exposer directement ses options, sans intermédiaire.
Cependant, cette position a également suscité des tensions avec le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, qui estime que l’influence de Caine dépasse les prérogatives traditionnelles du président des chefs d’état-major.
Des sources informées indiquent que Hegseth avait le sentiment que certains circuits décisionnels contournent son bureau, plaçant les deux hommes dans une rivalité feutrée au sein de l’appareil de défense.
Conscient de cette réalité, Caine veille à agir avec prudence vis-à-vis du ministre, notamment après une série de limogeages controversés visant plusieurs hauts officiers, accusés, selon le département, de fuites ou de désaccord avec la vision de l’administration.
Bien qu’opposé à certaines de ces décisions, Caine a évité toute confrontation directe, privilégiant la stabilité institutionnelle de l’armée, même au détriment de sa position personnelle.
Lors d’une réunion sensible dans la salle de crise de la Maison-Blanche, il lui a été demandé d’évaluer les perspectives d’un « changement de régime » en Iran. Contrairement à l’assurance qu’il avait affichée dans d’autres contextes d’opérations rapides, comme au Venezuela, il s’est montré plus réservé quant aux conséquences potentielles.
À ses yeux, l’Iran constitue une équation différente : un vaste pays, une armée importante, un réseau d’alliés régionaux et une capacité de riposte, directe ou indirecte.
Cette prudence n’a pas satisfait certains proches de Trump, qui espéraient une position plus tranchée. Néanmoins, Caine a persisté à fournir l’évaluation professionnelle qu’il jugeait conforme à la réalité, refusant de formuler des « prévisions optimistes » non étayées par les faits, selon les mêmes sources.
