En coulisses, l’armée américaine déploie l’intelligence artificielle en dehors des champs de bataille
Plutôt que de se concentrer sur les « robots tueurs » ou les armes autonomes, l’armée américaine cherche à exploiter l’intelligence artificielle de manière inattendue.
L’essentiel de ses investissements a été orienté vers le traitement de l’un de ses problèmes les plus urgents et les plus éprouvants : les tâches administratives et la paperasserie qui pèsent quotidiennement sur les soldats, notamment dans les domaines du recrutement, de la maintenance, de la logistique et de la gestion des stocks.
Selon le site américain Business Insider, les responsables militaires estiment que ces missions de l’ombre, peu médiatisées, ont un impact direct sur l’état de préparation opérationnelle et le moral des troupes.
Le média explique que les systèmes administratifs actuels sont obsolètes, complexes et reposent largement sur la saisie manuelle et les dossiers papier, ce qui entraîne un gaspillage de milliers d’heures de travail et accentue la fatigue ainsi que l’épuisement professionnel, en particulier dans des fonctions comme le recrutement.
David Markowitz, directeur des données et de l’analytique au sein de l’armée, souligne que l’intelligence artificielle ne représente que « la partie émergée de l’iceberg ». L’objectif réel consiste à opérer une transformation globale du fonctionnement de l’institution, en modernisant les flux de données, en intégrant les systèmes et en repensant les procédures.
Markowitz insiste sur le fait que les personnes qui exercent quotidiennement ces fonctions sont les mieux placées pour identifier ce qui doit être changé. C’est pourquoi l’armée s’appuie sur les retours des soldats eux-mêmes pour développer de nouvelles solutions.
Le recrutement figure parmi les missions les plus éprouvantes au sein de l’armée américaine, les agents concernés utilisant des systèmes anciens dépourvus d’interfaces conviviales comparables à celles des applications grand public.
L’enregistrement d’un seul recrue nécessite des centaines de pages de documents, y compris des dérogations médicales ou juridiques, l’ensemble du processus étant encore largement manuel.
Afin de tester une nouvelle solution, l’armée collabore avec des ingénieurs civils pour développer un système moderne de gestion de la relation client fondé sur la plateforme Salesforce, dans le but de réduire le « travail pénible inutile ».
Les premières expérimentations, menées avec un nombre limité de recruteurs dans plusieurs États du Midwest, ont donné des résultats prometteurs, avec une réduction du nombre de formulaires administratifs de plusieurs centaines à moins d’une dizaine.
Si cette modernisation est généralisée, elle pourrait libérer un temps considérable, permettant aux recruteurs de se concentrer davantage sur l’interaction humaine plutôt que sur la paperasse.
Dans le domaine de la maintenance et de la logistique, l’armée américaine est sur le point de permettre aux commandants et aux soldats de poser des questions complexes aux bases de données à l’aide de commandes simples, proches du langage conversationnel.
Au lieu de passer des jours, voire des semaines, à rassembler des informations issues de tableaux dispersés, les responsables pourraient à l’avenir poser des questions telles que : « Combien de véhicules doivent être rénovés sur trois ans pour améliorer la préparation de 15 % ? » et obtenir des recommandations fondées sur les données.
Cette évolution pourrait s’avérer cruciale pour des équipements lourds et coûteux, comme les véhicules de combat Bradley ou les chars Abrams.
Les nouveaux systèmes seraient également capables d’identifier les pièces les plus sujettes aux pannes ou les plus consommatrices de budget, facilitant ainsi des décisions plus précises en matière de planification, de budget et de maintenance.
Les responsables militaires affirment qu’une amélioration de la qualité et de la rapidité des données pourrait atténuer les crises récurrentes de disponibilité des flottes blindées, confrontées ces dernières années à des pénuries de pièces détachées et de personnel technique.
À un niveau plus opérationnel de la logistique, la mission d’« inventaire du matériel » figure parmi les tâches les plus monotones et les plus éprouvantes.
À ce jour, les soldats doivent encore vérifier manuellement les numéros de série de chaque arme ou équipement, des fusils et systèmes de communication aux générateurs et camions. Cette opération peut prendre plusieurs jours, et la moindre erreur administrative peut exposer les militaires à de lourdes sanctions professionnelles.
L’armée cherche à utiliser les technologies d’intelligence artificielle pour simplifier ce processus, de sorte qu’un simple balayage électronique suffise à vérifier que tout le matériel se trouve au bon endroit.
Bien que cette approche soit courante depuis des années dans le secteur privé, son application au sein de l’armée se heurte à des défis liés à la petite taille de certains équipements, à la qualité des données et à la difficulté de moderniser des systèmes anciens mais essentiels.
Ces initiatives ne sont toutefois pas garanties de succès. L’adoption de nouvelles technologies dans une institution aussi vaste que l’armée est lente et complexe, et la multiplication des outils peut parfois désorienter les utilisateurs au lieu de les aider. Par ailleurs, certains systèmes hérités, comme ceux liés à la paie et aux contrats, sont extrêmement sensibles et difficiles à mettre à jour.
Enfin, les responsables militaires décrivent cette phase comme une période de développement et d’expérimentation, au cours de laquelle ils tentent de trouver le juste équilibre entre innovation et stabilité.
Malgré les incertitudes, le pari est clair : si l’intelligence artificielle parvient à réduire le poids des tâches administratives, elle pourrait transformer en profondeur le quotidien des soldats et rendre l’armée plus efficace et plus opérationnelle, non seulement sur les champs de bataille, mais aussi en réformant ce qui se joue en coulisses.
