Politique

Décision de changement de nom : lecture de l’avenir du bras politique des Frères musulmans en Jordanie


Les autorités jordaniennes ont engagé des démarches décisives à l’encontre du groupe des Frères musulmans, interdite dans le pays, ainsi que de son bras politique, le parti Front d’action islamique, la plus récente étant l’exigence de modifier son appellation.

Un expert a attribué cette décision à une orientation claire des autorités jordaniennes visant à faire respecter la loi, à encadrer la gouvernance des partis et à s’assurer de leur conformité avec la législation de la Commission électorale indépendante, laquelle interdit la création de partis fondés sur des bases confessionnelles ou ethniques, ou comportant des connotations religieuses.

Il a souligné que l’avenir du parti est devenu plus complexe dans le contexte des transformations en cours, alors que se dessinent des signes d’un affaiblissement de ses chances de retrouver son poids antérieur, en raison d’un recul de son attractivité électorale et de l’émergence d’alternatives politiques davantage en phase avec les exigences actuelles.

Le groupe des Frères musulmans en Jordanie a été dissous par décision judiciaire rendue en 2020 par la Cour de cassation, plus haute instance judiciaire du pays. Depuis lors, son activité est principalement incarnée par le Front d’action islamique, tandis que les structures organisationnelles du groupe se sont effacées à l’arrière-plan.

À la suite d’une décision gouvernementale prise en avril dernier, le groupe a été définitivement interdit et ses biens ont été saisis par l’État.

Le parti dans sa phase la plus fragile

L’analyste politique jordanien Salah al-Abadi estime que la mesure adoptée par le Conseil des commissaires de la Commission électorale indépendante, imposant au Front d’action islamique de modifier son nom afin qu’il ne comporte « aucune connotation religieuse, confessionnelle ou ethnique », s’inscrit dans le cadre du souci de l’instance d’appliquer la loi en matière de gouvernance, ce qui implique la conformité des règlements internes des partis avec la législation interdisant toute formation fondée sur des bases confessionnelles, ethniques ou religieuses.

Al-Abadi, président du Centre d’opinion pour les études et la recherche, a affirmé que « la Commission veille à appliquer la loi à tous sans exception, et que son application n’est liée à aucune considération politique ».

Il s’attend à ce que le parti tente d’adapter sa situation aux évolutions récentes afin d’éviter toute décision susceptible d’être prise à son encontre, soulignant que toute manœuvre dilatoire ou tentative de contournement serait renvoyée devant la justice, seule compétente pour dissoudre les partis en Jordanie.

Il a indiqué que la direction du parti avait, ces derniers mois, modifié son règlement intérieur et répondu rapidement aux observations de la Commission par crainte de mesures juridiques.

Selon lui, le parti traverse une crise interne majeure, d’autant plus que sa direction le présentait auparavant comme le bras politique des Frères musulmans. Après l’interdiction officielle du groupe par le gouvernement jordanien, la direction du parti s’est distanciée de ce lien, exposant au grand jour des contradictions internes.

Il a ajouté que « les contraintes juridiques et politiques ont conduit les dirigeants des Frères musulmans à se retirer progressivement de la scène politique en limitant leurs activités et manifestations, ce qui a affecté la popularité du parti, désormais à son plus bas niveau ».

Pourquoi la décision de changer de nom ?

Lors d’une diffusion en direct sur sa page Facebook, l’ancien directeur de l’Autorité des médias, l’avocat Tareq Abou Ragheb, a estimé que la Commission électorale indépendante avait tardé à exiger le changement d’appellation du Front d’action islamique, évoquant « une infraction juridique manifeste en la matière ».

Selon lui, « le changement de nom constitue une protection de la religion et non une atteinte ou une déformation de celle-ci, contrairement à ce qui est avancé dans les milieux du parti ou parmi ses soutiens ».

Il a précisé que le fait que l’islam soit la religion officielle de l’État ne justifie pas le maintien du nom actuel du parti, comme le soutiennent certains responsables du parti. L’État, a-t-il expliqué, représente un cadre général pour tous, tandis que le parti constitue un cadre particulier et idéologique réunissant des membres autour d’une pensée politique spécifique.

Il a souligné que l’importance de cette décision réside dans le fait de ne pas accorder un avantage à un parti qui se présenterait comme le seul représentant des musulmans jordaniens, créant ainsi une concurrence déloyale dans une société largement attachée à l’islam, ce qui conférerait une légitimité exclusive à une formation au détriment d’autres.

Il a également évoqué la nécessité de protéger la religion elle-même, la politique étant fondée sur des intérêts par nature changeants. Selon lui, tout parti cherche avant tout à accéder au pouvoir, ce qui impose de préserver la religion de telles instrumentalisations, d’autant que la Constitution jordanienne établit déjà l’islam comme religion de l’État.

Abou Ragheb a révélé que la décision concernait l’ensemble des partis ayant ajouté le terme « islamique » à leur dénomination, une mesure qui aurait dû être prise depuis longtemps, certains partis ayant également été invités à modifier leurs statuts.

Il a affirmé que l’adoption d’une posture victimaire ou la transformation de la question en débat populaire sur une prétendue hostilité de l’État envers l’islam est totalement infondée et nuit à ces partis plutôt qu’elle ne les serve, rappelant que « la loi doit s’appliquer à tous ».

Histoire des Frères musulmans en Jordanie

La première apparition des Frères musulmans en Jordanie remonte aux années 1940, lorsqu’ils ont obtenu une licence gouvernementale en tant qu’association caritative affiliée au mouvement égyptien. En 1953, ils ont reçu une seconde autorisation pour exercer en tant qu’organisation islamique religieuse.

Dans un télégramme rédigé en août 2003, l’ancien ambassadeur américain à Amman, Edward Gnehm, indiquait que « les Frères musulmans jordaniens ont été fondés en 1945 comme une extension du groupe égyptien », précisant que le roi leur avait permis de se présenter comme une institution islamique à une période où les partis politiques étaient interdits en Jordanie.

Selon ce télégramme, cette situation leur a permis de développer leur structure organisationnelle et leur influence, tandis que d’autres mouvements politiques étaient contraints à la clandestinité.

Au cours des quarante dernières années, le groupe a diffusé ses orientations politiques en contrôlant des associations professionnelles, à travers des activités sociales, des programmes d’assistance modestes et des initiatives médiatiques.

Le tournant majeur est intervenu au début des années 1990 avec la création de son parti politique, le Front d’action islamique, et l’émergence de figures se présentant comme modérées afin d’élargir son ancrage social, comme le souligne l’ouvrage le groupe hésitant.

Toutefois, cette phase n’a pas perduré, le groupe ayant été fragilisé par des divisions internes, accentuées par l’ascension du mouvement Hamas en Palestine, jusqu’à la fin des années 1990.

Aujourd’hui, le mouvement islamique en Jordanie désigne à la fois le groupe et son parti politique, chacun disposant d’une direction distincte mais tous deux relevant d’un Conseil de la Choura.

Au fil des décennies, le groupe a exploité des questions sensibles pour l’opinion publique jordanienne, telles que les offensives israéliennes à Gaza, afin de renforcer son soutien populaire.

Par ailleurs, elle disposerait de plusieurs sources de financement. Dans un câble diplomatique confidentiel, l’ancien ambassadeur américain à Amman, David Hale, estimait il y a deux décennies que « les institutions de l’association sont évaluées à environ 700 millions de dollars », constituant une base de soutien financier et institutionnel pour le groupe et le Front d’action islamique.

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