Debretsion au Soudan : lecture stratégique et perspectives d’escalade régionale contre l’Éthiopie
La présence du président du Front populaire de libération du Tigré, Debretsion Gebremichael, au Soudan constitue un événement exceptionnel au regard des dynamiques politiques et sécuritaires dans la Corne de l’Afrique. Cette visite ne saurait être considérée comme un simple fait politique isolé ; elle reflète des mouvements calculés inscrits dans des équations régionales et stratégiques complexes reliant le Soudan, l’Éthiopie et plusieurs acteurs régionaux influents. Elle ouvre ainsi la voie à divers scénarios concernant l’avenir des relations entre Khartoum et Addis-Abeba, ainsi que l’évolution du paysage sécuritaire régional.
D’un point de vue stratégique, la présence de dirigeants tigréens sur le territoire soudanais représente à la fois une opportunité et un défi. L’opportunité réside dans la capacité du Soudan à utiliser ce dossier comme un levier indirect dans ses négociations avec l’Éthiopie, notamment sur les questions frontalières telles que la région d’al-Fashaga, sur le dossier hydraulique lié au barrage de la Renaissance, ainsi que sur sa capacité à renforcer son influence dans les grandes décisions régionales relatives à la stabilité et à la sécurité dans la Corne de l’Afrique. Le défi, en revanche, tient aux risques sécuritaires immédiats : toute mauvaise gestion de ce dossier pourrait entraîner des mouvements militaires imprévus, exposant le Soudan à une confrontation directe avec les forces éthiopiennes, scénario que les décideurs à Khartoum cherchent à éviter en raison du coût élevé qu’impliquerait un conflit ouvert sur les plans sécuritaire, politique et économique.
Les analyses d’experts suggèrent que le Soudan pourrait adopter deux stratégies principales face à cette visite. La première consisterait en une stratégie d’endiguement et de négociation, visant à encadrer la relation avec le Tigré dans un cadre politique et sécuritaire maîtrisé, garantissant la poursuite du dialogue avec le gouvernement éthiopien et prévenant toute escalade militaire. La seconde reposerait sur l’utilisation de la « carte éthiopienne » comme instrument de pression, permettant au Soudan de tirer parti de la présence de dirigeants de l’opposition armée sur son sol afin de renforcer sa position dans les dossiers bilatéraux et régionaux, sans s’engager directement dans des affrontements. Cette dualité stratégique illustre la sensibilité du contexte et la complexité des calculs régionaux.
Au niveau des puissances régionales, plusieurs indices laissent penser que des acteurs tels que l’Égypte, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite pourraient trouver un intérêt dans cette dynamique, que ce soit par un soutien diplomatique au Soudan ou par une coordination avec les dirigeants tigréens afin d’atteindre certains objectifs, tels que le rééquilibrage de l’influence dans la région et la limitation de la prépondérance du gouvernement éthiopien sur les dossiers régionaux. Dans cette perspective, la visite peut être interprétée comme un élément d’un jeu géopolitique plus large à l’échelle de la Corne de l’Afrique, où alliances informelles et initiatives discrètes jouent un rôle central dans la redéfinition des équilibres.
La dimension militaire demeure également déterminante. Le Front populaire de libération du Tigré dispose de capacités combattantes significatives et d’une aptitude avérée à organiser des opérations complexes sur le territoire éthiopien. Se pose dès lors une question stratégique essentielle : Khartoum autorisera-t-elle l’utilisation de son territoire comme point d’appui logistique ou base de mouvement potentielle, ou la coopération restera-t-elle limitée à une coordination politique et de renseignement ? Quoi qu’il en soit, la simple présence de dirigeants armés sur le sol soudanais engendre des défis sécuritaires évidents, tant au niveau des frontières que de la stabilité interne.
L’analyse prospective fait apparaître trois trajectoires possibles.
La première est celle de l’endiguement politique et frontalier. Dans ce scénario, le Soudan continuerait à gérer le dossier tigréen avec prudence, en veillant à préserver ses relations avec le gouvernement éthiopien et à prévenir toute escalade. L’accent serait mis sur la communication diplomatique et la surveillance attentive des frontières, sans soutien militaire direct, réduisant ainsi les risques tout en renforçant l’influence diplomatique de Khartoum.
La deuxième est celle d’une escalade limitée. Le Soudan pourrait apporter un soutien restreint, d’ordre symbolique ou logistique, au Front populaire de libération du Tigré afin d’exercer une pression sur l’Éthiopie sans s’engager dans un conflit généralisé. Bien que risqué, ce scénario pourrait constituer un instrument efficace pour modifier les équilibres dans les négociations relatives au barrage de la Renaissance ou aux différends frontaliers.
La troisième, moins probable mais plus périlleuse, serait celle d’un engagement direct. Une mauvaise gestion du dossier pourrait conduire à une confrontation ouverte entre le Soudan et l’Éthiopie, notamment si le territoire soudanais était utilisé comme point de départ pour des opérations militaires d’envergure. Un tel scénario serait extrêmement coûteux sur les plans sécuritaire, politique et économique, et ne servirait les intérêts d’aucune des deux parties.
À la lumière de ces perspectives, il apparaît que le Soudan privilégie une stratégie d’endiguement assortie d’une pression diplomatique mesurée, tout en conservant une certaine flexibilité dans l’exploitation des dynamiques politiques et régionales afin de consolider sa position. Khartoum est consciente qu’une escalade directe aurait des conséquences négatives non seulement sur ses relations bilatérales, mais aussi sur sa stabilité interne et sur la fragilité des zones frontalières.
Sur le plan régional, la présence de Debretsion au Soudan met en évidence la fragilité des équilibres dans la Corne de l’Afrique. La région évolue dans un environnement marqué par des conflits locaux et des différends frontaliers persistants, rendant chaque initiative susceptible d’avoir des répercussions significatives sur la stabilité régionale. Le rôle potentiel des puissances régionales dans ce dossier ajoute un niveau supplémentaire de complexité, leurs intérêts pouvant converger ou diverger de ceux de Khartoum, ce qui rend la gestion de la situation encore plus délicate.
Par ailleurs, cette situation soulève des interrogations quant à l’avenir politique en Éthiopie, en particulier dans la région du Tigré, encore marquée par les conséquences du conflit et des tensions internes. La présence de dirigeants de l’opposition à l’extérieur du pays peut renforcer leur position de négociation interne et accroître la pression sur le gouvernement éthiopien en faveur de compromis ou de nouvelles initiatives de dialogue, ce qui confère au Soudan un rôle non négligeable dans cette équation.
En définitive, la visite de Debretsion Gebremichael au Soudan constitue une initiative stratégique complexe aux dimensions politiques, sécuritaires et régionales multiples. Elle dépasse le cadre strict des relations entre Khartoum et le Tigré ou Addis-Abeba pour s’inscrire dans les transformations régionales plus larges et les rapports de force à l’échelle de la Corne de l’Afrique. Si le scénario le plus probable demeure celui d’une gestion prudente fondée sur l’endiguement, toute erreur d’appréciation pourrait provoquer une escalade involontaire, plaçant l’ensemble de la région à l’aube d’une phase sensible de recompositions sécuritaires et politiques.
