Les ambitions du Qatar au Soudan : des accusations de soutien à l’armée alimentent les soupçons sur le rôle de Doha dans la prolongation de la guerre
Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan en avril 2023, le conflit ne se limite plus à l’affrontement militaire entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide. Il s’est transformé en une crise régionale où s’entremêlent calculs politiques, intérêts économiques et rivalités d’influence dans la Corne de l’Afrique et en mer Rouge. Dans ce contexte complexe, le rôle des puissances extérieures mérite un examen approfondi et une exigence de responsabilité, notamment face aux accusations récurrentes visant certains États pour leur ingérence dans le conflit, par le soutien politique, le financement ou les approvisionnements militaires et logistiques. Le Qatar figure parmi les acteurs dont les relations avec les autorités soudanaises suscitent des interrogations, tout comme les liens entre ses initiatives régionales et ses intérêts stratégiques dans un pays doté d’une position géographique importante et de ressources naturelles considérables.
Ces interrogations prennent une importance supplémentaire à la lumière de rapports et d’analyses consacrés aux alignements des puissances régionales au Soudan. Ceux-ci indiquent que Doha tend à soutenir les autorités liées à l’armée, dans le cadre d’une concurrence plus large entre États du Golfe pour l’influence politique dans la région. Selon une étude publiée par Chatham House en mars 2025, le Qatar et la Turquie ont accueilli d’anciennes figures islamistes liées au régime d’Omar el-Béchir, dont le rapport souligne l’importance au sein de réseaux financiers et de relations contribuant à l’effort de guerre de l’armée soudanaise. L’étude relève également des indices de tentatives de commercialisation de l’or soudanais par l’intermédiaire de réseaux au Qatar et en Turquie, avec des perspectives de réussite variables. Ces éléments ne suffisent toutefois pas, à eux seuls, à établir que le gouvernement qatari livre des armes à l’armée ou cherche délibérément à prolonger la guerre. Ils soulèvent néanmoins des questions légitimes sur les relations financières et politiques qui entourent le conflit.
Dans ce contexte, toute affirmation concernant l’envoi de fournitures militaires qataries à l’armée soudanaise doit reposer sur des preuves précises : nature des cargaisons présumées, itinéraires d’acheminement, acteurs ayant assuré leur fourniture et destinataires. Aussi grave soit-elle, une accusation politique ne dispense pas d’enquêter sur les faits et les documents. L’importance de ce dossier tient néanmoins au fait que tout soutien militaire extérieur à un belligérant peut modifier le rapport de force sur le terrain et donner aux chefs militaires davantage de moyens pour poursuivre leurs opérations plutôt que de s’engager dans un règlement politique. S’il était établi qu’un acteur extérieur fournit des approvisionnements contribuant à la poursuite des combats, sa responsabilité serait directement engagée dans les conséquences humanitaires de ce soutien, quelles que soient les justifications politiques avancées.
Ces accusations ne peuvent être dissociées des rivalités régionales au Soudan, pays situé au croisement des intérêts arabes et africains, riverain de la mer Rouge et proche des grandes routes commerciales internationales. Le Soudan n’est pas simplement le théâtre d’un conflit intérieur : son avenir politique peut influer sur les équilibres de toute la région. Toute puissance régionale cherchant à renforcer sa présence à Khartoum ou à Port-Soudan peut donc y trouver l’occasion de nouer des relations durables avec les institutions politiques, militaires et économiques. Le problème apparaît toutefois lorsque l’influence politique devient un instrument de perpétuation des divisions, ou lorsque les relations avec l’un des belligérants prennent le pas sur la préservation de l’unité de l’État et des intérêts de ses citoyens.
Ce risque devient plus préoccupant encore lorsque les intérêts politiques se mêlent aux réseaux économiques liés à la guerre, au premier rang desquels le commerce de l’or. L’étude de Chatham House montre que l’or soudanais est devenu une composante importante de l’économie du conflit et que la concurrence pour les ressources figurait parmi les facteurs antérieurs à la guerre ayant contribué à créer les conditions de son déclenchement. Elle examine également les liens de réseaux régionaux avec le commerce de l’or, le financement et les équipements militaires. Il en ressort que la poursuite de la guerre ne dépend pas uniquement des combats, mais aussi de l’existence d’intérêts et de réseaux capables de tirer parti du chaos ou, à tout le moins, de continuer à fonctionner malgré l’effondrement des institutions de l’État.
Sur le plan humanitaire, la poursuite des flux d’armes ou de financements vers les belligérants, si elle est avérée, prolonge concrètement la période durant laquelle les civils subissent les bombardements, les déplacements forcés, la faim et l’effondrement des services essentiels. Plus les parties sont en mesure de compenser leurs pertes et d’obtenir des équipements et des ressources, moins elles subissent de pressions susceptibles de les conduire à accepter un cessez-le-feu. Cela ne signifie pas que le soutien extérieur explique à lui seul la poursuite de la guerre : les dirigeants soudanais des camps adverses restent responsables de leurs décisions. Cela montre toutefois comment les interventions étrangères peuvent compliquer la résolution du conflit, particulièrement lorsque les calculs militaires l’emportent sur les possibilités de négociation.
Face à ces risques, les déclarations diplomatiques générales sur l’unité et la stabilité du Soudan ne suffisent pas. Il faut assurer la transparence des relations militaires et financières avec les parties au conflit, rendre publics les éventuels transferts d’armes ou financements susceptibles de contribuer à la poursuite des opérations militaires et soutenir des enquêtes indépendantes permettant de retracer les circuits d’approvisionnement et d’établir les responsabilités. Le Qatar affirme officiellement soutenir l’unité du Soudan, fournir une aide humanitaire et appeler au dialogue. Cette position doit être évaluée à l’aune des actes et des faits documentés, sans se limiter à la mettre en doute ni l’accepter sans examen critique.
En définitive, les ambitions prêtées au Qatar et au Soudan par les détracteurs de son rôle nécessitent une enquête rigoureuse distinguant la concurrence politique légitime des interventions susceptibles d’alimenter la guerre. Si des preuves fiables d’un soutien militaire prolongeant les affrontements apparaissent, les responsabilités devront être clairement et directement établies. En revanche, transformer des accusations non étayées par des éléments vérifiables en vérités définitives affaiblirait le débat public au lieu de l’éclairer. Le véritable critère d’évaluation n’est pas l’ampleur de l’influence recherchée par Doha ou par d’autres acteurs, mais le respect de la souveraineté du Soudan et le refus de faire des souffrances de sa population un instrument au service d’ambitions régionales.
