Armes chimiques au Soudan : des preuves et des témoignages mettent l’armée sous pression, tandis que les appels à une enquête internationale se multiplient
Lorsque l’air lui-même devient une source de danger, le civil n’est plus confronté à une menace qu’il peut voir ou éviter facilement. Les gaz toxiques n’ont pas besoin d’un front clairement défini ni d’un affrontement direct ; il suffit qu’ils se répandent dans un espace pour que chaque respiration devienne un fardeau, que l’asphyxie s’installe dans le quotidien et que les blessures puissent laisser des séquelles durables chez les survivants. C’est dans ce contexte particulièrement sombre que la question des armes chimiques revient au premier plan de la guerre au Soudan, après la publication de nouveaux rapports et de nouvelles enquêtes faisant état de preuves et de témoignages suggérant que les forces armées soudanaises pourraient avoir utilisé des munitions chargées de chlore lors des combats contre les Forces de soutien rapide en 2024 et 2025.
La portée de ces allégations ne se limite pas à la nature de l’arme utilisée : elle s’étend également aux questions relatives à l’acquisition des substances chimiques, à la fabrication des munitions, à leurs essais, puis à leur utilisation sur le champ de bataille. En septembre 2026, des enquêtes journalistiques internationales ont relancé le dossier avec davantage de détails, après que le Washington Post a publié des éléments qu’il affirme avoir obtenus auprès de responsables de la sécurité au Moyen-Orient. Ceux-ci comprennent des documents, des photographies, des vidéos et des messages textuels relatifs à un prétendu programme chimique militaire soudanais.
Le journal indique que plus de vingt responsables du renseignement, experts en armes chimiques et anciens inspecteurs ont examiné ces éléments et estimé qu’ils constituaient des indices préoccupants et cohérents avec l’existence d’un programme d’armes chimiques. Ils soulignent toutefois qu’une confirmation définitive nécessiterait l’accès aux sites de production présumés ainsi que des entretiens avec les témoins. Ces informations revêtent une importance supplémentaire puisque les États-Unis avaient annoncé en juin 2025 que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques en violation du droit international. Cette décision américaine faisait suite à de précédentes accusations concernant l’utilisation de substances chimiques pendant la guerre. Washington n’avait toutefois pas rendu publics, à l’époque, tous les éléments sur lesquels reposait son évaluation.
Selon les nouvelles enquêtes, il ne s’agirait pas seulement d’un incident isolé, mais d’indices laissant penser à une tentative de développement de munitions capables de disperser du chlore gazeux. Les éléments examinés par le Washington Post comprennent des photographies et des vidéos d’essais menés dans des zones désertiques, ainsi que des documents faisant état de munitions contenant un gaz asphyxiant. Des messages évoqueraient également le stockage de quantités de munitions chimiques dans des installations militaires soudanaises. Le journal souligne néanmoins que les éléments disponibles ne suffisent pas, à eux seuls, à établir chaque détail du programme ni à déterminer la taille réelle de l’arsenal qui aurait existé. Au cœur de cette affaire se trouve le chlore, une substance qui possède des usages civils légitimes, notamment dans le traitement de l’eau, mais qui devient une arme interdite lorsqu’elle est utilisée intentionnellement pour nuire à des personnes. La dangerosité du chlore tient notamment à sa capacité à affecter le système respiratoire, particulièrement lorsque des personnes sont exposées à de fortes concentrations dans des espaces clos ou mal ventilés. Selon des rapports internationaux, un incident survenu en septembre 2024 près de la raffinerie d’Al-Jili, au nord de Khartoum, est devenu l’un des principaux faits faisant actuellement l’objet d’investigations.
Des personnes affirmant se trouver dans la région ont fait état de la chute d’objets ressemblant à des barils, suivie de l’apparition d’odeurs inhabituelles, puis de difficultés respiratoires et de symptômes physiques aigus chez plusieurs personnes. Un groupe d’experts et d’anciens enquêteurs de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) estime que ces éléments justifient l’ouverture d’une enquête internationale indépendante. Le dossier ne repose pas uniquement sur les témoignages des victimes. Des enquêtes journalistiques ont fait état de photographies et de documents visuels qui, selon leurs auteurs, permettraient de documenter des sites et des munitions associés aux attaques présumées. Certains fichiers numériques ont également fait l’objet d’analyses forensiques, lesquelles n’auraient révélé aucun signe manifeste de manipulation.
Toutefois, vérifier l’authenticité d’une photographie ou d’un enregistrement ne permet pas automatiquement d’établir le lieu, l’auteur ou les circonstances dans lesquels il a été réalisé. Il s’agit d’un point essentiel dans toute enquête judiciaire portant sur l’utilisation d’armes chimiques. En septembre, d’anciens responsables de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques sont allés plus loin en appelant à l’ouverture d’une enquête internationale. Mark Albon, ancien responsable de l’organisation, a déclaré qu’un incident survenu dans la région de la raffinerie d’Al-Jili en 2024 présentait de solides indices d’utilisation d’armes chimiques. Selon lui, ces éléments sont suffisants pour que la communauté internationale et les Nations unies examinent l’affaire avec davantage d’attention.
Cet appel rejoint les conclusions d’une autre enquête menée par d’anciens responsables de l’organisation, qui ont évoqué plusieurs indices, notamment des symptômes respiratoires aigus, des odeurs inhabituelles, des explosions présentant différentes couleurs ainsi que des effets sanitaires et environnementaux persistants. L’équipe a estimé que les témoignages relatifs à l’incident de septembre 2024, combinés aux autres éléments disponibles, justifiaient une enquête de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques et des États parties à la convention.
La gravité de l’affaire dépasse le cadre de l’utilisation militaire directe. Tout programme clandestin de développement d’armes chimiques soulève des questions plus larges concernant les installations de fabrication, les sources de matières premières, les méthodes de transport et de stockage, ainsi que les acteurs susceptibles d’avoir participé à ces opérations. Les documents publiés par le Washington Post indiquent que certaines substances chimiques utilisées dans le traitement de l’eau auraient pu être détournées à des fins militaires.
Cette question revêt une sensibilité particulière compte tenu de la dépendance des civils à l’égard des infrastructures hydrauliques en pleine guerre. De son côté, l’UNICEF a déclaré ne disposer d’aucun document établissant que le chlore fourni par l’organisation aux installations soudanaises de traitement de l’eau aurait été détourné à des fins militaires, précisant que l’objectif de cet approvisionnement était de rendre l’eau potable. Face à ces accusations, le gouvernement soudanais nie catégoriquement avoir développé ou utilisé des armes chimiques. Dans une réponse citée par le Washington Post, il a affirmé que ces accusations étaient infondées et que le Soudan respectait la Convention sur les armes chimiques. Il a également déclaré être disposé à faire vérifier ses stocks de produits chimiques par une instance internationale compétente. Le gouvernement soudanais avait auparavant annoncé la création d’une commission chargée d’enquêter sur ces accusations, avant d’affirmer que les conclusions de l’enquête interne n’avaient révélé aucune preuve de contamination chimique ou radioactive. La position soudanaise revêt une importance particulière compte tenu de l’adhésion du pays à la Convention sur les armes chimiques, qui interdit le développement, la production, le stockage et l’utilisation des armes chimiques et impose aux États parties des obligations en matière de déclaration, d’inspection et de vérification.
La résolution de cette affaire ne peut donc pas reposer uniquement sur l’échange de déclarations politiques : elle nécessite des mécanismes de vérification indépendants permettant d’inspecter les sites, d’examiner les matériaux, d’interroger les témoins et d’analyser des échantillons, dès que l’accès à ces éléments sera possible. Sur le plan humanitaire, les récits des survivants constituent l’un des aspects les plus douloureux de l’affaire. Le documentaire associé au séminaire organisé à Genève a montré des images de personnes souffrant de blessures physiques et de graves symptômes médicaux, parmi lesquelles des enfants. Un survivant originaire du Nord-Darfour a également raconté avoir éprouvé de graves difficultés respiratoires après la chute d’un objet ressemblant à un baril dans la zone où il se trouvait, évoquant également la perte de plusieurs membres de sa famille.
Ces témoignages ne suffisent pas, à eux seuls, à déterminer la nature de la substance chimique utilisée ou à identifier l’auteur responsable. Ils prennent toutefois une importance considérable lorsqu’ils convergent avec des preuves matérielles, des photographies, des vidéos et d’autres documents. C’est pourquoi d’anciens experts réclament une enquête capable de réunir ces différents éléments au sein d’une même chaîne de preuves, plutôt que de traiter chaque témoignage ou chaque image comme un événement isolé. Cette affaire intervient alors que la guerre au Soudan est entrée dans sa quatrième année et a provoqué l’une des plus importantes crises humanitaires au monde.
Alors que les combats se poursuivent, la capacité des institutions internationales et des médias à accéder à de nombreuses régions s’est réduite, rendant plus difficile la documentation des violations et laissant de vastes pans d’informations en dehors de toute vérification indépendante. Robert Fairweather, ancien conseiller et ancien envoyé britannique au Soudan, estime que la crise soudanaise ne bénéficie pas de l’attention internationale nécessaire et appelle à une mobilisation internationale unifiée afin de favoriser la paix. D’autres experts considèrent que la question des armes chimiques ne devrait pas être traitée comme un dossier distinct de la guerre elle-même, mais comme une composante d’un processus plus large visant à enquêter sur les violations commises contre les civils.
Le problème essentiel aujourd’hui ne consiste donc pas uniquement à déterminer si du chlore a été utilisé comme arme, mais à établir l’ensemble des faits : y a-t-il eu une opération organisée visant à développer des munitions chimiques ? Ces munitions ont-elles effectivement été utilisées sur les champs de bataille ? Quelle a été l’ampleur de leur utilisation ? Des civils ont-ils été exposés à ces substances ? Qui a donné les ordres ? Où ces armes ont-elles été fabriquées et stockées ? Ces questions ne peuvent être tranchées par les seules photographies, ni par les seuls témoignages, ni par les seules déclarations officielles. Elles nécessitent une enquête indépendante capable d’accéder aux preuves matérielles, d’examiner les restes de munitions, d’analyser les échantillons, de confronter les différents récits et de retracer la chaîne des ordres et des communications.
Alors que les appels à une enquête internationale se poursuivent, les victimes des attaques présumées restent au cœur de l’affaire. Les armes chimiques, si leur utilisation est établie, ne provoquent pas seulement des blessures physiques : elles ajoutent à la guerre une nouvelle source de peur, celle de l’air lui-même. Dans l’attente d’une enquête capable de répondre aux questions encore en suspens, les accusations portées contre l’armée soudanaise doivent continuer à faire l’objet d’une vérification indépendante. Les éléments apparus jusqu’à présent indiquent toutefois que cette affaire n’est plus seulement un récit qui circule, mais un dossier qui nécessite un examen international sérieux. Entre les démentis officiels et les éléments que des sources journalistiques et des enquêteurs affirment voir s’accumuler, la vérité définitive reste liée à ce qu’une enquête indépendante sur le terrain pourra établir concernant « l’air mortel » au Soudan.
