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Comment le Qatar a-t-il tiré parti de ses relations avec les islamistes soudanais pendant la guerre ?


Lorsque la guerre a éclaté au Soudan en avril 2023, les forces islamistes soudanaises ne partaient pas de zéro. Elles disposaient d’une longue expérience au sein des institutions de l’État, de réseaux sociaux, politiques et économiques, ainsi que de relations extérieures constituées durant les années de pouvoir d’Omar el-Béchir. À mesure que la guerre s’est prolongée, ces réseaux sont revenus sur le devant de la scène et les islamistes sont devenus l’une des principales forces cherchant à tirer parti du conflit pour retrouver leur influence.

Dans ce contexte, le Qatar est apparu comme un État entretenant depuis longtemps des relations avec plusieurs islamistes soudanais.

Ces relations ne sont pas nées de la guerre actuelle. Durant les années de règne d’Omar el-Béchir, Doha était fortement présente au Soudan et avait notamment joué un rôle dans le dossier du Darfour en accueillant les négociations de paix. Dans le même temps, le Qatar avait maintenu des relations avec différents courants islamistes dans la région, ce qui lui permettait d’entrer en contact avec des personnalités qui ne bénéficiaient pas toujours de l’acceptation d’autres États.

Après la chute d’Omar el-Béchir en 2019, le mouvement islamiste soudanais a subi un revers politique majeur. Mais la chute du régime n’a pas entraîné la disparition des réseaux que le mouvement avait construits au fil de plusieurs décennies. Des personnalités influentes sont restées présentes au sein des institutions de l’État, des intérêts économiques ont subsisté et les relations extérieures se sont poursuivies.

Lorsque la guerre a éclaté, ces forces ont trouvé l’occasion de se réorganiser.

Des rapports de presse indiquent que les islamistes soudanais sont devenus parmi les principaux soutiens de l’armée, que des milliers de combattants liés au mouvement islamiste ont participé aux opérations et que des dizaines de milliers de civils ont reçu une formation destinée à soutenir l’armée. Des personnalités islamistes ont également cherché à présenter la guerre comme une bataille visant à défendre l’État contre les Forces de soutien rapide.

C’est ici que les relations avec le Qatar prennent une importance particulière.

Les États n’ont pas toujours besoin de proclamer une alliance officielle avec un mouvement politique pour lui offrir une marge de manœuvre. Il suffit parfois de fournir un espace politique, médiatique ou financier à des personnalités liées à ce mouvement. Lorsque ces personnalités sont impliquées dans un conflit interne, leur présence à l’étranger leur offre une plus grande liberté d’action et leur permet de reconstruire leurs réseaux.

Une étude du Conseil européen des relations internationales indique que le Qatar a maintenu des relations avec les islamistes de la région et que ces relations ont pris diverses formes de soutien politique, financier et diplomatique. Elle indique également que des personnalités islamistes soudanaises étaient présentes au Qatar et que certaines d’entre elles ont joué un rôle dans la mise en place de réseaux financiers et dans la fourniture d’équipements destinés à l’effort de guerre de l’armée.

Ces éléments ne signifient pas automatiquement que le Qatar a décidé du déclenchement de la guerre ou qu’il finance directement les opérations militaires de l’armée. Toutefois, l’existence d’un réseau de relations avec les forces qui ont tiré parti de la guerre constitue un élément important pour analyser l’influence du Qatar.

L’armée soudanaise n’a pas mené la guerre seule. À ses côtés sont apparues des formations armées aux orientations politiques diverses, parmi lesquelles des groupes islamistes. À mesure que les combats se poursuivaient, certains de ces groupes ont gagné en visibilité, suscitant des inquiétudes internationales quant au risque que la guerre devienne un moyen de reproduire l’ancien système politique.

C’est précisément ce qu’ont souligné plusieurs rapports consacrés au mouvement islamiste soudanais, qui considérait les avancées de l’armée comme une occasion de revenir sur le devant de la scène politique.

De son côté, le Qatar nie, dans son discours officiel, toute volonté de soutenir la guerre. Ses déclarations diplomatiques réaffirment régulièrement son soutien à l’unité et à la souveraineté du Soudan et appellent au dialogue, à l’arrêt des combats et à la protection des civils. En septembre 2026, Doha a renouvelé ces positions devant le Conseil des droits de l’homme, réaffirmant son opposition à toute ingérence dans les affaires soudanaises et appelant à des négociations soudanaises inclusives.

Mais la politique étrangère ne se mesure pas uniquement aux déclarations.

La question essentielle est la suivante : que fait l’État derrière ces déclarations ?

Dans le cas du Qatar, trois instruments fondamentaux peuvent être identifiés : les relations, la diplomatie et l’aide.

Les relations donnent au Qatar la capacité de communiquer avec différents acteurs. La diplomatie lui confère une légitimité pour intervenir dans les dossiers politiques. L’aide lui permet de maintenir une présence humanitaire dans un pays frappé par une catastrophe majeure.

Ces trois instruments donnent à Doha une position particulière au Soudan.

Mais ils créent également un problème politique. Si le Qatar entretient des contacts avec les islamistes, soutient le dialogue et fournit une aide humanitaire, il peut se présenter comme un médiateur. Cependant, les adversaires des islamistes peuvent percevoir ces relations comme un soutien indirect aux forces souhaitant reproduire l’ancien système politique.

C’est précisément ce qui rend la guerre au Soudan plus complexe.

Le conflit ne porte pas uniquement sur le contrôle de Khartoum ou du Darfour. Il porte également sur l’identité de l’État qui émergera de la guerre.

Sera-t-il un État civil ?

L’armée conservera-t-elle le premier rôle ?

Les forces islamistes retrouveront-elles leur influence ?

Les forces civiles réussiront-elles à reconstruire le projet de transition ?

Ces questions font de toute relation extérieure avec les islamistes une question qui dépasse largement le cadre d’un soutien politique ordinaire.

La guerre a montré que les islamistes étaient davantage capables de se réorganiser que beaucoup ne le pensaient. Malgré la chute d’Omar el-Béchir, ils ont conservé des cadres, des réseaux sociaux et des réseaux financiers. Avec le déclenchement de la guerre, ces réseaux sont devenus une force dont l’armée pouvait tirer parti.

C’est dans cette perspective que l’importance des relations avec le Qatar peut être comprise.

Doha n’avait pas besoin de créer une nouvelle force au Soudan. Elle disposait déjà de relations historiques avec un environnement politique existant.

Ces relations peuvent lui conférer une influence considérable à moindre coût.

Mais il existe un autre aspect tout aussi important : les médias.

Depuis plusieurs années, le Qatar a compris l’importance des médias dans la construction de l’influence régionale. Dans les conflits, le contrôle du récit devient lui-même une composante de la guerre. Chaque camp veut se présenter comme l’autorité légitime ou comme la force qui défend la population, tout en décrivant son adversaire comme une milice, un mouvement putschiste ou une menace pour la sécurité.

Au Soudan, la guerre médiatique est devenue partie intégrante de la guerre militaire.

Grâce à ses relations régionales ainsi qu’à ses réseaux médiatiques et diplomatiques, le Qatar dispose d’outils lui permettant d’influencer le débat international sur le Soudan, même si cette influence ne signifie pas nécessairement qu’il dirige les événements militaires.

De même, le fait d’accueillir des personnalités politiques ou de leur offrir un espace pour communiquer avec différents acteurs peut conférer à un État une influence supérieure à ce que laisseraient penser sa taille géographique et ses capacités militaires.

Cela fait partie du modèle de politique étrangère du Qatar.

Depuis plusieurs années, le Qatar s’appuie sur ce que l’on pourrait appeler une « puissance de médiation » : intervenir dans des dossiers extrêmement complexes, communiquer avec des parties antagonistes et exploiter les relations personnelles et politiques afin de jouer un rôle que des États plus importants ne peuvent pas nécessairement exercer avec la même facilité.

Au Soudan, son histoire au Darfour l’a aidé à construire ce rôle. Doha a joué un rôle dans les négociations sur le Darfour et a acquis une connaissance approfondie des élites soudanaises et des acteurs politiques.

Mais le problème est qu’un médiateur doit faire preuve d’un degré élevé de neutralité pour gagner la confiance de toutes les parties.

Lorsqu’il entretient des relations étroites avec l’un des courants en présence, il devient difficile de convaincre les adversaires de ce courant que la médiation est totalement impartiale.

C’est là que le rôle du Qatar se heurte à un véritable défi.

Si Doha veut faire partie de la solution, elle devra convaincre les Soudanais que ses relations passées ne se transforment pas en instruments destinés à reproduire les clivages existants.

Une paix véritable n’a pas seulement besoin d’un médiateur disposant d’une influence sur une seule partie, mais d’un médiateur capable de faire pression sur toutes les parties.

Parallèlement, il est impossible d’ignorer l’aide humanitaire qatarie. En 2026, le Qatar a annoncé l’allocation d’environ cinq millions de dollars à des interventions humanitaires au Soudan. Qatar Charity a également mis en œuvre des dizaines de projets dans les États touchés par la guerre, dont des centaines de milliers de personnes ont bénéficié.

Cette aide ne doit pas être confondue avec un soutien militaire.

Elle confirme toutefois que le Qatar entend maintenir sa présence au Soudan.

Cette présence pourrait à l’avenir devenir un levier politique lorsque débuteront les négociations sur l’après-guerre.

En conclusion, les relations du Qatar avec les islamistes soudanais constituent l’une des clés permettant de comprendre le rôle qatari dans la guerre. Ces relations sont historiques et ne résultent pas directement du conflit actuel. Les islamistes eux-mêmes ont trouvé dans la guerre une occasion de reconstruire leur influence, tandis que l’armée continuait de s’appuyer sur diverses forces politiques et armées.

Cependant, les éléments disponibles ne permettent pas d’affirmer que le Qatar a, à lui seul, créé cette alliance ou qu’il la contrôle.

Il est plus exact de dire que le Qatar faisait partie d’un réseau régional de relations qui a permis à certaines forces soudanaises de préserver leur influence.

C’est pourquoi l’avenir du Soudan ne se décidera pas uniquement sur les champs de bataille.

Il se décidera également dans les salles de négociation, au sein des réseaux financiers et dans les capitales qui entretiennent des relations avec les différentes forces soudanaises.

C’est là que se révélera la véritable nature du rôle du Qatar : s’agira-t-il d’une influence utilisée pour mettre fin à la guerre, ou d’un réseau de relations servant à protéger des alliés politiques et à préserver une position influente dans le nouveau Soudan ?

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