La Turquie et les armes au Soudan : comment les drones ont-ils contribué à changer le cours de la guerre ?
Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan en avril 2023, le conflit entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR) n’est plus simplement un affrontement interne entre deux forces militaires se disputant le pouvoir et l’influence. Au fil du temps, la guerre s’est transformée en un théâtre où se croisent intérêts régionaux, réseaux d’armement, drones et savoir-faire militaires, tandis que les technologies modernes sont devenues un facteur déterminant dans l’évolution des rapports de force sur le terrain.
Au cœur de cette transformation s’est affirmé le rôle de la Turquie, notamment à travers son industrie des drones, devenue ces dernières années l’un des principaux instruments de l’influence militaire d’Ankara à l’étranger. Au Soudan, le nom de l’entreprise turque Baykar, fabricant des drones Bayraktar, a été associé à des contrats d’armement destinés à l’armée soudanaise, ainsi qu’à des informations faisant état de l’arrivée de ces appareils sur le champ de bataille et de leur utilisation dans des opérations militaires.
L’importance du rôle turc ne réside pas uniquement dans la valeur des armes livrées au Soudan, mais également dans la nature même de ces équipements. Les drones armés ont modifié la configuration de la guerre en donnant aux forces qui en disposent la capacité de surveiller, de mener des missions de reconnaissance et d’effectuer des frappes à relativement longue distance, sans avoir à déployer des avions pilotés ou des unités terrestres dans des zones particulièrement dangereuses.
Selon une enquête publiée par le Washington Post en mars 2025, des documents, des communications et des registres commerciaux ont montré que Baykar avait conclu un contrat avec l’Organisme des industries de défense relevant de l’armée soudanaise, pour une valeur d’environ 120 millions de dollars. L’accord comprenait des drones TB2, des munitions, des stations de contrôle ainsi qu’un soutien technique. L’enquête indiquait également que des membres du personnel de l’entreprise s’étaient rendus au Soudan afin d’y fournir une assistance technique.
Ces informations revêtent une importance particulière dans la mesure où elles ne font pas seulement état de la vente de matériel militaire, mais d’un système intégré comprenant l’appareil, les munitions, les stations de contrôle, la formation et l’assistance technique. Ce type de coopération peut considérablement accroître les capacités du bénéficiaire, car la possession du drone seul ne suffit pas à exploiter efficacement un système moderne de drones sur un champ de bataille complexe.
Le tournant majeur est intervenu lorsque les drones turcs sont entrés en service opérationnel dans le conflit. Selon des rapports et des analyses militaires, l’armée soudanaise s’est appuyée de manière croissante sur les drones turcs pour mener des opérations de reconnaissance et des frappes aériennes, notamment alors que les combats se poursuivaient à Khartoum et dans les régions du centre du Soudan.
Des analyses publiées indiquent que l’utilisation de ces appareils a aidé l’armée à récupérer une partie de ses capacités aériennes, qui avaient été affectées durant les premières phases de la guerre. Leur déploiement a également été associé aux opérations militaires menées par l’armée pour reprendre des positions, des quartiers et des zones stratégiques entre la fin de 2024 et le début de 2025.
C’est ici que l’importance du rôle turc apparaît dans un contexte plus large. Ankara n’avait pas nécessairement besoin d’envoyer des soldats au Soudan pour que son industrie de défense ait un impact sur le cours de la guerre. Il suffisait que la technologie militaire parvienne à l’une des parties au conflit et que celle-ci bénéficie de la formation, du soutien technique et des munitions nécessaires à son utilisation pour qu’une transaction commerciale se transforme en facteur susceptible d’influencer les opérations militaires.
Les drones Bayraktar TB2 ne sont pas de simples outils de reconnaissance. Ils sont capables d’emporter des munitions guidées et de mener des frappes relativement précises contre des cibles terrestres. Dans une guerre reposant largement sur l’artillerie, les véhicules armés et les positions fortifiées, un tel système peut offrir à la partie qui en dispose une capacité supplémentaire pour surveiller les mouvements de son adversaire et frapper ses positions.
Les documents obtenus par le Washington Post révèlent un niveau de relation plus approfondi entre le contrat et l’utilisation sur le terrain. L’enquête fait état de messages et de vidéos liés à des frappes menées par les drones, ainsi que de la présence de membres du personnel de l’entreprise turque au Soudan pendant la période de livraison et de mise en service du système.
Ankara a toutefois présenté une version différente. Un responsable de l’ambassade de Turquie à Washington a déclaré au journal que la Turquie s’était abstenue, depuis le début de la guerre, de fournir un soutien militaire aux parties au conflit, affirmant que son pays n’avait apporté aucun soutien militaire direct. Ce démenti officiel rend la question de la responsabilité turque plus complexe : il existe une différence entre la position officiellement affichée par l’État et ce que révèlent les documents et les rapports concernant les entreprises du secteur de l’armement et les contrats conclus avec des institutions soudanaises.
Par ailleurs, les relations turco-soudanaises n’ont pas commencé avec la guerre. Le conflit avait été précédé par une coopération politique, économique et militaire entre Khartoum et Ankara, portant notamment sur l’investissement, l’agriculture, les transports, la reconstruction et la coopération dans le domaine de la défense. Avec le déclenchement de la guerre, ces relations ont pris une nouvelle dimension stratégique, en particulier pour l’armée soudanaise, qui cherchait des sources d’armes et de technologies susceptibles de l’aider à affronter son adversaire.
En août 2026, un haut responsable militaire soudanais s’est rendu à Ankara, où il a eu des entretiens avec le chef d’état-major et le ministre turc de la Défense. Des médias soudanais ont rapporté que l’armée soudanaise dépendait largement de matériel turc, notamment des drones Bayraktar et d’autres systèmes sans pilote, dans sa guerre qui se poursuit contre les Forces de soutien rapide.
Cette visite montre que la coopération militaire entre les deux pays ne s’est pas achevée avec la conclusion d’un contrat ou la livraison d’un certain nombre de drones. Elle semble plutôt être devenue partie intégrante d’une relation de défense plus large, notamment en raison du besoin de l’armée soudanaise en matière de maintenance, de formation et de développement de ses capacités dans le domaine des drones.
Plus important encore, la guerre elle-même est devenue une guerre des drones. Des rapports récents ont fait état d’une forte augmentation du nombre d’attaques menées au moyen de drones au Soudan, les deux camps utilisant différents types d’appareils. De récentes enquêtes des Nations unies ont montré que le soutien extérieur en armes, en technologies et en personnel avait contribué à la poursuite du conflit et à l’aggravation des risques auxquels sont exposés les civils.
C’est ici qu’émerge la question politique et éthique : peut-on considérer la vente de technologies militaires comme distincte des conséquences de leur utilisation dans une guerre ?
Sur les plans juridique et politique, il existe une différence entre fabriquer et vendre une arme et donner l’ordre de l’utiliser lors d’une attaque précise. Toutefois, tout système militaire sophistiqué nécessite une formation, une maintenance, des pièces de rechange et des munitions, ce qui rend la relation entre le fournisseur et l’utilisateur plus complexe qu’une simple transaction commerciale.
La question devient encore plus sensible lorsque les drones sont utilisés dans des zones urbaines densément peuplées. Une frappe aérienne, même lorsqu’elle vise une cible militaire, peut tourner au drame si celle-ci se trouve au milieu de zones civiles. Des rapports internationaux ont documenté un grand nombre d’attaques de drones au cours de la guerre, dont certaines ont fait des victimes civiles et détruit des infrastructures civiles.
Le rôle de la Turquie dans la guerre au Soudan ne peut donc pas être réduit à la formule « la Turquie a vendu des drones ». La réalité est plus vaste : une industrie de défense sophistiquée, des contrats d’armement, des équipements de contrôle, des munitions, un soutien technique, des relations militaires en expansion, puis l’utilisation effective de cette technologie dans l’une des guerres les plus meurtrières du continent africain.
Pour l’armée soudanaise, les drones turcs ont représenté une occasion de retrouver une partie de sa supériorité aérienne et de renforcer sa surveillance du terrain, notamment à un moment où les combats terrestres épuisaient ses forces. Pour la Turquie, le Soudan est devenu un élément d’un espace plus vaste permettant d’accroître l’influence de son industrie de défense et de développer ses relations militaires en Afrique et autour de la mer Rouge.
Mais la dimension humanitaire demeure plus importante que les calculs militaires. Plus les technologies modernes s’intègrent à la guerre, plus les combats peuvent atteindre des zones éloignées, tandis que les villes et les populations deviennent exposées à des attaques dont elles ne voient pas les auteurs et qu’elles peuvent difficilement anticiper.
Ainsi, selon les rapports et les documents disponibles, les armes turques ont contribué à renforcer les capacités aériennes de l’armée soudanaise et à modifier la nature des combats. Alors qu’Ankara nie avoir apporté un soutien militaire direct aux parties au conflit, la présence d’armes turques et leur utilisation dans les opérations militaires demeurent un élément notable du paysage soudanais.
Le Bayraktar est ainsi passé du statut de produit de l’industrie de défense turque à celui d’élément présent sur le champ de bataille soudanais. Alors que le conflit se poursuit, la question ne porte plus seulement sur l’origine des armes, mais également sur l’ampleur du rôle que les technologies étrangères peuvent jouer dans la prolongation d’une guerre locale et dans sa transformation en un conflit plus complexe et plus coûteux pour les civils.
